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Un morceau de la vieille France...
C’est Tony Catta, nantais, qui prononça l’éloge funèbre du Marquis de Juigné. Ce chrétien, qu’on dirait aujourd’hui traditionnel, fut un ardent militant de l’enseignement catholique. Il s’investit aussi dans la presse : rédacteur en chef du Journal d’Ancenis, du Marquis de la Ferronnays, il devint ensuite directeur de l’Echo de la Loire à Nantes. Emprisonné un moment à la Libération en raison de ses positions pendant la guerre, il termina sa vie comme enseignant à l’Université Catholique d’Angers et fut un des fondateurs du Souvenir Vendéen. On sent à travers ce texte toute la proximité qu’il avait avec le Marquis de Juigné.
Ci-dessous, le texte intégral de son allocution.
le 15 mars 1951
par le Comte Catta
Avant que se referme cette tombe, qu’il soit permis à la voix d’un simple ami de se faire entendre.
Certes, bien des adieux, bien des éloges eussent pu être apportés ici, en cette heure douloureuse. Ils auraient monté, chacun à leur manière, quel sillon brillant et bienfaisant le Marquis de Juigné laisse en ce monde – et comment il l’a traversé : en gentilhomme et en chrétien.
Mais il est des deuils qui ne veulent que les larmes et la prière.
Au surplus, rien que cet horizon qui renferme ce qu’il avait de plus cher, sa terre et se morts, la demeure de ses pères, si accueillante, et qu’il avait embellie, son foyer où l’entourait une exquise tendresse, et Solesmes, la sainte Abbaye, sauvée par lui et d’où lui vinrent les consolations suprêmes – oui, rien que cette terre et ces pierres suffisent à porter témoignage d’une vie que deux mots résument, qu’il aimait à redire : Honneur, Fidélité.
Mais il est des silences trop lourds pour l’amitié. Qu’il nous soit donc permis de dire un dernier adieu à celui que nous avons connu dans les tranchées d’Arras et au Chemin des Dames et que nous avons suivi pendant près d’un quart de siècle dans ce pays de Loire-Inférieure où sa vie politique avait pris naissance, toujours dans une tradition familiale.
Sous les dehors de l’homme du monde, sous cet esprit brillant, fertile en anecdotes, que personne ne racontait comme lui, toujours prêt à la riposte, irréductible à la laideur morale, et devant qui la vilenie, la bassesse, d’où qu’elle viennent, ne trouvaient jamais grâce, sous cet extérieur où l’ancienne société française se fût si aisément reconnue, se cachaient des qualités profondes.
Un cœur excellent, une sensibilité si facilement émue, une loyauté à toute épreuve. La vivacité, l’ironie d’une réplique que rien n’arrêtait, n’étaient que l’expression de sa droiture, de l’impossibilité où il fut toujours de pactiser avec l’idée fausse, de se compromettre avec l’erreur, ou simplement avec l’inélégance morale.
Quand on le vit revenir en 1915 dans Arras bombardée, à peine remis d’une intervention chirurgicale qui eût pu lui valoir une longue convalescence, on lui sût gré d’avoir préféré le front d’Artois à celui du Palais-Bourbon. Que de services n’a-t-il pas rendus, dans cette 88e division, où il retrouvait ses amis de la Loire-inférieure, ces terriens du Pays de Retz dont il ne voulait pas se séparer. C’est lui qu’on chargeait des missions délicates, et ce diplomate-né savait obtenir ce que d’autres avaient déclaré impossible. Un chef illustre, le Général Maistre, près duquel il prit la succession difficile d’un héroïque ami, lui donna plus que sa confiance, une intimité qu’il ne prodiguait pas.
Ceux qui l’ont vu, à certaines nuits noires du Chemin des Dames, où il risquait, à chaque minute l’ensevelissement, n’ont pas oublié cet officier d’état-major qui, sous les rafales de la grosse artillerie allemande, savait trouver les mots qui soutenaient les cœurs.
En Loire-Inférieure, au Bois-Rouaud, au cœur du Pays de Retz, il avait succédé comme conseiller général et comme député à son oncle, le Comte de Juigné, dont la mémoire est restée entourée d’honneur et de respect. Avec quelle constance, avec quelles intentions droites et généreuses, avec quel succès aussi, ne s’appliquât-t-il pas à défendre cette région contre toutes les démagogies, parfois déguisées sous des étiquettes troublantes.
Ennemi de l’équivoque et du mensonge, je l’entendis, dans une réunion publique, où ses adversaires n’étaient pas les moins nombreux, déclarer qu’il ne renierait jamais les convictions politiques auxquelles son nom restait indéfectiblement attaché. Il fut applaudi et c’est à cette sincérité politique , qui s’exprimait toujours le plus naturellement du monde et sans exclure personne de l’union nécessaire, c’est à cette sincérité, non moins qu’aux services rendus à tous avec la même bonne grâce, qu’il faut demander l’explication de l’estime profonde dont le député de Paimbœuf resta toujours entouré, même après les atroces campagnes où ce que Maurice Barrès appelait « la rumeur infâme », ne l’avait pas épargné. On se serrait autour de lui, parce qu’en lui on reconnaissait le vrai représentant du Pays, le Français, le Catholique complet, qui terminait ses proclamations électorales par le vieux cri de nos pères « Dieu protège la France ! »
Au Conseil général, le Marquis de Juigné se plaçait au premier rang d’une élite qui ne désertait pas plus le devoir social que le devoir politique. Dans cette assemblée départementale, tout était étudié, préparé, discuté avec une application et une conscience dignes d’être données en exemple. On ne dira jamais assez avec quelle ardeur, dans les années qui s’écoulèrent entre les deux guerres, le Conseil Général de la Loire-Inférieure s’attacha à doter la région nantaise de l’équipement rural et portuaire nécessaire à son développement. On vit alors ce que pouvait une majorité de droite, unie et cohérente, orientée par des chefs compétents et désintéressés. A cette œuvre, Juigné prit une part prépondérante. Il s’y appliquait avec cet esprit clair, précis et méthodique, qui était une des caractéristiques de la personnalité si brillante et si riche. C’est surtout à la Commission des Travaux Publics – notamment dans l’élaboration du programme de l’électrification rurale, - qu’il donna sa mesure, abordant avec une éblouissante facilité d’assimilation les problèmes les plus techniques.
Un nom doit être associé au sien, une mémoire unie à sa chère mémoire : le nom et la mémoire du Marquis de la Ferronnays. Leurs deux carrières politiques commencées à la même date, au Conseil Général comme à la Chambre des Députés, se poursuivirent dans une étroite et affectueuse union comme jumelées l’une à l’autre, suivant le même idéal.
Tous deux recueillirent la reconnaissance d’un pays justement fier de les avoir pour représentants. La nomination de sénateur ne fut pour l’ami que nous pleurons que le témoignage de cette reconnaissance.
Puis vinrent les jours d’oubli, et pire encore....
Mais si l’épreuve n’était venue mettre son sceau sur ces deux existences si noblement remplies, il leur eût manqué cette autre noblesse et cette autre grandeur que seule peu donner la souffrance.
Déjà le Marquis de Juigné avait été frappé au cœur par la mort de son fils, qu’un dessein mystérieux de la Providence avait enlevé dans sa fleur, à l’aube d’une carrière qui donnait tant d’espérances. De ce jour, nous les vîmes se détacher peu à peu des joies humaines. La douleur fit monter son âme, comme si Dieu même avait voulu lui faire réaliser la devise des Juigné : Ad Alta. Par les durs cheminements de l’épreuve, il était en marche vers les cimes.
Quand il connut l’injustice des hommes, mis en demeure de justifier une attitude qui n’était que la fidélité à la ligne droite suivie toute sa vie, il répondit qu’il n’avait pas à le faire. Et quel compte eût-il eu à rendre à ceux qui n’avaient aucun titre à lui en demander... ?
Puis vint l’épreuve suprême du mal qui, avant de l’emporter, devait le traîner par ces paliers douloureux à chacun desquels il laissait un lambeau de lui-même. Tandis que, par secousses successives, baissait cette flamme que nous avions vue en lui si vive et si brillante, une autre lumière grandissait, celle qui s’allume au foyer de la grâce divine. Elle éclaira sa marche au long de son calvaire.
C’est de sa chère Abbaye de Solesmes que lui vinrent, ai-je dit, les consolations suprêmes. Le Saint Viatique lui était apporté par ces moines dont les chants allaient entourer son cercueil comme ils l’avaient fait pour ceux de sa sainte mère et de son fils.
Sa fidélité monarchique et son loyalisme envers ses Princes avaient eu, eux aussi, leur récompense quelques mois plus tôt, quand il avait eu l’honneur de recevoir sous son toit le jeune Prince-héritier du nom de France.
Ainsi se termine cette noble existence, entre ces deux flambeaux qui l’avaient toujours éclairé : la foi catholique et la tradition de ses Pères.
Près de lui veilla jusqu’au bout la plus admirable tendresse : cette tendresse forte et délicate de l’épouse chrétienne, de la compagne des bons et mauvais jours, de celle qui avait été la confidente et le soutien, le conseil souvent, l’exemple toujours, et qui l’aida jusqu’à la dernière heure, à porter sa croix.
A Dieu, grand Ami disparu, à Dieu, cher Compagnon des bons combats. Vous ne partez pas tout entier. Votre exemple demeure. Juigné, Solesmes, le Bois-Rouaud et le Pays Nantais, plus loin encore, tous ceux qui vous ont approché et aimé garderont pieusement votre mémoire.
S’il est vrai qu’avec vous c’est bien un morceau de la vieille France qui s’en va, nous savons qu’une race de vaillants vous suit, qui continuera la France éternelle.
Après vous, comme vous, guidés par votre souvenir et par l’exemple de leur admirable aïeule, ils sauront eux aussi, porter le flambeau que leur a transmis votre main défaillante, - cette main qui s’efforçait encore, au cours de votre longue agonie, de leur montrer le ciel...
Juigné le 15 mars 1951.
