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Souvenirs d’un vieux maréchal : Eloi Guitteny
mardi 30 septembre 2008, par
Ce texte a été écrit par Eloi Guitteny sur la fin de sa vie. Il retrace l’histoire d’une famille de forgerons, la sienne, au XIXe et au XXe siècle. Eloi avait 81 ans quand ce texte a été publié pour la première fois en 1973 dans la revue de la Société d’Ethnologie et de Folklore du Centre-Ouest qui nous a autorisé à le reproduire. C’est un témoignage exceptionnel pour les Chaléonnais qui y retrouveront des pans entiers de leur histoire.
L’installation des Guitteny à Saint-Hilaire
En 1814, un jeune compagnon maréchal-taillandier (c’est ainsi qu’on les nommait à l’époque) venait de Port-Saint-Père, son pays natal, après avoir fait son apprentissage à Sainte-Pazanne, se marier ici, à Saint-Hilaire-de-Chaléons avec la fille d’une forge qui était tenue depuis longtemps par des Chauvelon.
Il y en avait encore deux, des vieux garçons. Mais celui qui dirigeait la forge étant mort en 1792, sa veuve s’était remarié à un autre forgeron nommé Martin dont la fille, à 17 ans, épousa mon arrière grand-père qui en avait 21.
La naissance de Jean-François se situait en 1793, l’année si tragique par ici : son père ayant été accusé d’avoir baptisé un enfant, fut emmené aux noyades de Nantes, un mois avant la naissance de son fils. Envers leur victime, les bourreaux furent quand même magnanimes : comme il était boiteux, il lui fut permis de se rendre au supplice monté sur son âne.
Où Jean-François s’était-il instruit ? Je ne l’ai jamais su. Mais à son mariage, le maire, jugeant sans doute que le marié était plus instruit que lui-même, lui céda la plume pour coucher sur le registre l’acte de mariage dont on peut admirer la belle calligraphie. En 1846, il devenait le maire de la commune.
Sous sa direction, la forge prit une tout autre allure. Son beau-père mourut jeune et les oncles, vieux garçons, qui aimaient un peu trop le jus de la treille, furent obligés de changer leur fusil d’épaule.
Le gros travail à l’époque était la taillanderie, c’est-à-dire tous les outils tranchants, pour le bois et aussi pour le travail à bras de la terre. Les charrues à cette époque, à part le soc, ne comportaient guère que du bois. Dans mon enfance, j’ai connu un vieux charpentier qui avait été en sa jeunesse un grand spécialiste des versoirs en bois.
Les gonds, pentures, loquets, verrous et même serrures, étaient l’œuvre des artisans de villages et, on le voit encore sur les vieilles portes, les clous qui fixaient tous ces « ferrements » sortaient de leurs mains.
Je n’ai jamais connu mon grand-père, mais mon père me disait avec fierté qu’il forgeait trois clous de la même « chaude ».
Tous les instruments du ménage, depuis la crémaillère jusqu’à la pelle du foyer en passant par les trépieds, grils et « triangles » étaient du domaine du forgeron.
J’ai souventes fois vue les roues ferrées de bandes épaisses étampées à chaud qui étaient fixées par des clous énormes sur la moitié de chaque jante et les reliant les unes aux autres. Tout ça, c’était l’œuvre des forgerons.
Le père Jean-François avait eu cinq fils. Il apprit le métier à trois d’entre eux. Mon grand père associé à l’un de ses frères continua la forge paternelle, le troisième s’établit à Fresnay mais n’eut pas de successeur à la forge. Mon grand-père mourut vers 60 ans. Pour aller faire ses provisions à Nantes ; il allait prendre le bateau au Pellerin (15 km). En rentrant le soir, alors qu’il longeait une carrière il fit une chute et passa la nuit avec sa jambe cassée. Il ne se releva pas de cet accident.
Le séjour à l’armée a été profitable aux gens de notre métier
Mon père, qui était l’aîné avait 19 ans. Ma grand-mère, avec un ouvrier et son fils tint la forge. Son plus jeune arrivé en âge s’associa avec son aîné et ce fut la forge Guitteny Frères.
Chacun d’eux était un peu spécialisé. Mon père ferrait les bœufs lorsqu’il n’y avait que les pieds de devant. Mon oncle, qui avait servi à l’armée, ferrait les chevaux ; mon père leur tenait le pied.
Je dois dire en passant que le séjour à l’armée a été profitable aux gens de notre métier. J’en ai moi-même ressenti les effets. J’avais pourtant fait un petit tour de France d’une année mais ce n’était pas suffisant. Du fait de la guerre qui me trouva à l’armée, j’ai passé six années aux batteries à cheval de la Première Division de Cavalerie et y ai ferré bien des chevaux.
J’avais débuté l’enclume à 13 ans en 1905, mais déjà le métier avait évolué. Chez nous, on battait encore les pelles à trois marteaux l’hiver, mais les fabriques fournissaient des pelles ébauchées que chacun finissait, transformait selon la mode de son pays.
Sur chacun des outils que nous faisions, nous appliquions, avec une étampe gravée à notre nom et à chaud, cette marque de fabrique. Au Musée du Pays de Retz on voit ces noms divers sur les outils. Quand j’ai pris l’affaire à mon compte après la guerre 1914-1918, je n’ai point fait d’étampe à mon nom. Un ancien client de la maison, parti à 20 km, me demanda de lui faire une pelle, mais grande fut sa déception quand il vit qu’elle ne portait pas mon nom. J’en fus touché et là, j’ai senti quel était l’attachement de ces braves gens envers ceux qui avaient fait les outils de leur jeunesse.
La plaque à souder avait fait son apparition avant mon entrée à la forge ; elle avait grandement facilité le travail mais mes parents y ajoutaient, comme au temps de leur jeunesse, mais seulement à titre complémentaire, la terre franche (glaise) préalablement séchée et écrasée en poussière, dont ils saupoudraient les parties à souder.
J’ai vu souvent faire et ai moi-même forgé serpes, haches, pielles (instrument pour couper les racines, on l’appelle aussi « tranche »), béchons (bêche d’une forme spéciale pour sarcler), bêches à deux ou trois doigts pour le labour à bras de la vigne. Le travail le plus délicat était peut-être celui des petites faucilles à couper le blé à hauteur ; il fallait leur faire au burin des incisions très rapprochées qui, après le meulage de la partie inverse, formaient de minuscules dents de scie. En patois alors, cette façon de moissonner se nommait la « saille » ; on disait aussi « seiller le blé » c’est-à-dire le scier.
Dans mon jeune temps, la charrue du Pays de Retz était une réplique de celle de Mathieu de Dombasle que j’ai vue, vers mes 20 ans, au Musées des Arts et Métiers de Paris. J’ai alors compris pourquoi ici on l’appelait charrue Nombale, ce qui n’était qu’une déformation du nom de l’inventeur. La maison Piogé de Nantes, qui avait fait les modèles, en vendait toutes les pièces de fonte marquées à son nom ; elle se faisait à droite et à gauche ; le Nord-Ouest du Pays de Retz charruait (labourait) à droite ; chez nous à gauche et chacun tenait à son « amain » (sens dans lequel on travaille). Si un fermier changeait de secteur, il ne variait pas sa façon de faire et nous étions obligés d’avoir des pièces de rechange pour les deux modèles. Dans mon livre (Le vieux langage du pays de Retz, Ed. Plaisance, 44 – Paimbœuf) j’ai donné les détails de toutes les pièces de cette charrue traditionnelle du Pays de Retz et j’en ai mis une au Musée, montée avec perche en bois.
Chez nous, les charrons ne faisaient que le bois ; nous faisions le reste et, bien sûr, le travail si spectaculaire du châtrage des roues aujourd’hui disparu.
Après la guerre 1914-1918, les instruments aratoires se sont multipliés. Le « butteur » appelé ici charrue à deux oreilles, était apparu auparavant. Il y a eu les houes, les herses de diverses formes, les charrues à vigne, les charrues à barre, les brabants, les traînes basculantes pour évacuer la terre, les tombereaux, les paroirs à vigne et bien d’autres instruments si bien que chaque forgeron était un petit constructeur obligé d’être toujours à l’affût des nouveautés pour les réaliser.
Il a fallu s’adapter
La mécanisation nous avait d’abord apporté les faucheuses, puis moissonneuses, râteaux, faneuses, mais que d’adaptation à y apporter ! On croyait immuable par ici, l’usage de labourer en sillons ; il a fallu adapter à ces instruments des lames cintrées, des appareils à moissonner. La motorisation a mis fin à tout cela et les abords de nos villages sont maintenant encombrés de tous ces instruments démodés qui parfois nous avaient donné du fil à retordre pour les mettre au goût de nos pratiques et ma foi le blé, sauf par les hivers trop humides, vient quand même. Il y a cependant quelques paysans qui n’ont pas voulu renoncer à leur ancienne mode et qui ont fait adapter des crételeuses et des butteurs jumelés pour labourer en sillon derrière les tracteurs.
Je dois dire que pour être complet que vers chez nous, à quelques exceptions près, on pratiquait les deux branches du métier, mais plus au sud, à partir de Machecoul, on était ou bien maréchal, ou bien forgeron.
Quand je suis entré au métier, chez nous, on forgeait encore des fers en lopins bourrus avec les vieux fers : on retournait à chaud à l’envers le plus beau, à l’intérieur duquel on logeait les autres. Chauffé bien gras, en deux chaudes, le fer était étiré et étampé par deux hommes. Mais avec l’apparition des aciers doux Martin, plus sensibles au feu que les anciens fers, on se tourna vers des lopins en tôle épaisse découpée, distribués par les marchands de matériel d’occasion. Le fer mécanique est ensuite venu mettre fin à cette ancienne activité.
Il y avait d’autres travaux : les soins pour les pieds, les coliques, les saignées, le surcouage (opération qui consiste à raccourcir la queue d’un cheval), la tonte et aussi le cornage des bœufs, pour leur donner un air plus galant. Qui se fera une idée de cette dernière intervention dans quelques années ?
Notre métier n’a guère enrichi son homme, pourtant il a été passionnément aimé. Pour ma part, jamais je n’aurais voulu m’engager dans une voie autre que celle de mes ancêtres. C’est avec fierté que je vois maintenant trois sur cinq de mes gars faire tinter l’enclume dans trois bourgs différents de mon cher pays de Retz. Et l’aîné de mes petits-fils, aujourd’hui soldat, vient de passer son brevet de maîtrise, sous un autre nom que celui de la maréchalerie agonisante, devenue Mécanique agricole ; mais c’est quand même toujours au service de la terre et des terriens.
A notre époque folle, on réclame tout de l’Etat, et surtout des emplois.
J’ai toujours jugé moi, qu’un homme qui dirige une affaire, tant petite soit-elle, était un citoyen plus complet que celui dont l’activité se borne à des revendications de salaires. J’ai constaté pour ma part, que les deux fils à qui j’avais appris le métier et qui n’avaient pas leur place ici, eh bien ! Quand ils ont su travailler, je n’ai pas eu besoin de leur chercher de situation ; des collègues âgés sont venus me les demander pour les remplacer et ils ont aujourd’hui, chacun une affaire bien plus importante que n’a été la mienne. Il en est de même pour celui qui m’a succédé.
Chacun sait que la plus haute dignité du royaume de France, celle de Maréchal, fut attribué à celui qui,le premier, arriver à fixer avec des clous, le fer au sabot du cheval et faisant corps avec lui (auparavant, il était retenu par des courroies au paturon, mais à vive allure, ce moyen d’attache n’avait aucune solidité).
Avec le fer cloué, la capacité du cheval fut centuplée. Qu’est-ce donc un sabot de cheval seul aux prises avec les cailloux de la route ? Les grands de l’époque avaient fort bien compris que cette invention, qui a servi l’humanité pendant tant de siècles, avait eu sans doute une importance aussi grande que celle du moteur, roi de notre époque.
Je dois aussi une mention aux bœufs de charrois et de labours qui ont été tant aimés par leurs maîtres et aux sabots desquels j’ai cloué tant de fers. Jadis nous forgions ces fers nous-mêmes avec de la tôle, découpée en longueur suffisante pour en tirer deux fers.
Notre métier, par ici, au temps de mes parents, était mal rétribué : 12 sous pour un fer à cheval ; 10 sous pour un fer à âne ou à bœuf. Pour les aiguisures de toute l’année, nous étions payés à forfait en nature, un « double » de blé (20 litres) par paire de bœufs de travail. Un « nantais » (10 litres) par paire de vaches attelées. Avant 1914 le cheval, chez nous, n’était utilisé que pour la voiture.
Lorsque le blé était semé, le dimanche tantôt, mon père et mon oncle partaient chacun de leur côté, un sac sur l’épaule, chez leurs clients. On appeler ça « courir la guiène » (la glane). Jeles ai souvent accompagnés. Nous étions fort bien reçus et la plupart du temps on nous faisait bonne mesure, car ces gens comprenaient bien que, les années de sécheresse surtout où il y avait dans nos terres fortes tant d’aiguisures à faire, il ne nous revenait qu’un salaire dérisoire.
A la cheminée, jambons, saucisses et boudins attendaient leur tour d’être dévorés ; nous étions toujours conviés au repas du soir qui se terminait souvent par une « partie de vache » (jeu de carte appelé aussi « jeu de l’aluette »). Mais avant de regagner la maison, il fallait toujours faire visite au cellier, pour goûter le vin nouveau, et à l’étable admirer les bœufs de travail, depuis les jeunes jusqu’aux vieux qu’on engraissait. Ils étaient la fierté de leurs maîtres ; si l’un d’eux n’avait pas les cornes bien dirigées vers le ciel, on disait à mon père « Quand faudra-t-il te le mener à la forge pour remédier à cette malformation ? » Plus tard, j’ai moi-même, non sans douleur pour les pauvres bêtes, pratiqué cette intervention.
Les fermiers ne nous payaient qu’une fois l’an, à Noël. Il y avait toujours la réciprocité dans l’accueil : ils étaient eux aussi toujours conviés à la table.
J’ai parlé des prix, non des salaires. Quand jeune homme, je partis travailler comme ouvrier, je gagnais 25 ou 30 francs par mois, nourri et logé. Je n’ai jamais travaillé le dimanche mais dans certaines forges on ferrait encore le dimanche matin.
Sur mon Tour de France, à Saint-Bonnet-le-Château (Loire), le soir c’était le pain de seigle qui figurait sur la table. Je n’ai jamais pu m’y accoutumer. De là, je suis parti à Genève où on me payait 5 francs par jour. Avec la moitié, je payais chambre et repas : une vraie fortune.
Après ce fut le régiment, avec la guerre au bout.
Si j’avais à recommencer ma vie c’est encore ce métier là que je choisirais
Ici je n’ai eu qu’une petite affaire : je travaillais seul avec un jeune ouvrier. Il y avait quatre forges dans la commune. Il y en a encore trois. Il fallait embaucher de grand matin et travailler souvent tard le soir. Je tenais mes livres le soir et le dimanche. Pas de vacances ; pas de voyages ou si peu.
Et pourtant, si j’avais à recommencer ma vie c’est encore ce métier là que je choisirais. Il m’a permis d’élever mes sept enfants. Malheureusement, l’un d’eux, à 20 ans, a été victime de la route ; chaque vie humaine est obligée de porter à côté de ses joies et de son bonheur, sa part de souffrance commune à tous les hommes.
Quand paraîtront ces lignes, si la vie m’est laissée, j’aurai déjà fait un bout de chemin dans ma 82e année. Je vois maintenant mes vingt-et-un petits enfants s’élancer vers l’avenir ; il m’arrive d’aider les plus petits à lire et à compter.
A 75 ans, je ferrais encore des chevaux à la forge où mon aîné me succède. L’âge mais surtout la perte d’un œil m’ont fait délaisser mon activité qui s’exerce maintenant surtout dans le jardinage. Mais quand il y a presse à la forge pour la ferrure ou les aiguisures, j’aime encore aller chauffer le fer et recevoir la chaude caresse du fourneau de la forge.
Ayant depuis longtemps abandonné l’auto, je suis revenu au moyen de locomotion de mon Tour de France, le vélo, et dans mes tournées chez mes enfants, je tiens la modeste moyenne de 15 km à l’heure ; je n’ai donc rien d’un champion.
Je suis, on s’en doute, la risée des jeunes qui n’admettent pas de ne pas entendre pétarader un moteur entre leurs jambes. J’estime, moi, que tous ces organes qui sont les nôtres, bras, jambes, cerveau, ne doivent pas rester en chômage. J’admire beaucoup et ai fait mienne depuis longtemps cette pensée de Cicéron : « Il nous faut louer et mettre au nombre des heureux celui qui a bien employé le temps, quelque court qu’il soit, qui lui a été accordé. Il a vu la véritable Lumière. Il n’a pas été un homme au milieu de la foule. Il a vécu ».
Il faut laisser un souvenir de notre passage sur terre
J’estime qu’il faut laisser un souvenir de notre passage sur terre. A 60 ans, j’ai arraché 60 ares de vigne pour y planter des pins qui s’élèvent maintenant à 10 mètres vers le ciel.
On ne parlait pas d’environnement en ce temps-là. Mais moi, je voyais déjà que les hommes cherchaient trop le profit et ne faisaient pas assez d’efforts pour semer de la beauté autour d’eux.
Dès que mes fils furent arrivés en âge de me seconder, j’ai entrepris de nombreuses recherches pour sauver tout ce que j’ai pu de l’histoire de ma commune natale.
Après le Musée installé, estimant que les vieux mots utilisés chez nous méritaient bien autant que les outils d’être conservés, j’ai écrit « Le vieux langage du Pays de Retz » : c’est comme un musée de mots anciens de chez nous ; non seulement des mots mais aussi des usages et coutumes de l’ancien temps. J’ai écrit aussi dans « Le Courrier de Paimbœuf » « Vieux usages, vieilles coutumes du Pays de Retz » (Plusieurs passages ont été publiés dans la revue de la S.E.F.C.O.) et aussi dess ouvenirs d’enfance « La Cavalerie de mon père ». Actuellement dans « Sud-Loire Presse » j’écris en patois une chronique pour rappeler les travaux de chez nous disparus ou en voie de disparition.
Je lisais, dans « Ouest-France » du 12 décembre, le cri d’alarme d’un Brestois : « Chaque génération emporte avec elle tout un pan de l’ancienne vie rurale. Il n’en reste rien qu’un peu dans les vieilles mémoires, il n’est pas possible de les laisser se perdre : il n’est pas pensable que les hommes d’aujourd’hui se désintéressent de ce que furent leurs pères. La maison brûle, les gens de 80 ans sont rares. Faisons-les parler et sauvons ce qui peut encore être sauvé ».
Les préoccupations de ce savant rejoignent les miennes et m’encouragent à continuer. Dans ce petit récit qui s’achève j’ai trop parlé de moi, mais pour témoigner de la vie de mon époque à laquelle j’ai été intimement mêlé et qui était moralement bien supérieure à celle d’aujourd’hui qui ne tient compte que de l’argent et du profit. Pouvais-je faire autrement ?
Travail, mon seul repos
Mon dernier travail important, pour lequel j’ai fait de si nombreux et longs voyages à travers les cinquante communes de l’ancien Duché de Retz a été de recueillir, sur les registres des vieux cadastres les noms que nos ancêtres attribuaient à leurs terres et à leurs villages. Je l’ai déposé à la Bibliothèque Municipale de Nantes où il facilitera le travail des chercheurs. J’ai fait pour lui de longues courses à bicyclette, passé de longues veillées pour classer tous ces toponymes, interrogé beaucoup d’hommes plus savants que moi pour découvrir leur sens caché, mais cela faisant, j’ai trouvé mon bonheur.
Georges Duhamel dans son livre admirable « La Possession du monde » nous a dit que l’homme était fait pour le bonheur. Tous les hommes ne se ressemblent pas. Les uns trouvent le bonheur dans les voyages, dans les arts, que sais-je ? J’ai trouvé le mien dans le travail des mains et la réflexion du cerveau. Georges Duhamel, que j’ai beaucoup aimé pour son œuvre écrite et qui m’a bien rendu cette amitié (il est venu me rendre visite trois fois) ayant été sollicité par un éditeur de retracer sa vie d’écrivain a choisi pour titre à ce livre « Travail, mon seul repos ».
J’aurais pu moi aussi, sans trop mentir, intituler ainsi ces souvenirs de vieux maréchal.
Nous étions toujours jadis conviés à toutes les noces des enfants de nos pratiques (on ne disait pas clients à l’époque) et je me revois comme tous les « noçoux » (invités aux cérémonies de mariage), porteur d’un ustensile fabriqué par nous, pour le nouveau foyer, comme cadeau que l’on offrait aux mariés.
Aux noces de mes parents, tous les clients aussi étaient invités. Entre eux, c’était donc aussi une véritable parentèle qui se transmettait de père en fils avec fidélité.
Où sont ces temps où l’intérêt et l’argent n’étaient pas les seuls moteurs de l’humanité ?
Le désordre causé par les guerres nous avait obligés à organiser nos professions et à nous syndiquer. Mais l’évolution du machinisme agricole a été souvent si rapide (et continue de l’être), que les vieux que nous sommes devenus se sentent souvent dépassés par les techniques nouvelles, souvent mises maintenant directement en pratique dans l’agriculture. La soudure électrique par exemple, dans certaines régions, est couramment employée par les agriculteurs eux-mêmes. Ils ne pourront cependant jamais tout faire eux-mêmes, et il y aura toujours, je l’espère, de la place pour les bons artisans de villages.
A eux de savoir se tenir à la hauteur de leur tâche !
Publié avec l’aimable autorisation de la SEFCO : Société d’Ethnologie et de Folklore du Centre-Ouest - Maison de Jeannette -51 rue de la Garousserie - 17400 Saint Jean d’Angély.
