Mémoires d’habitants > Tranches de vie > Souvenirs.. Souvenirs de bon voisinage
Marguerite Thibaud retrace ici les liens qui unissent la famille Thibaud-Guitteny à la Résidence Saint-André depuis sa création. Les jeux des enfants dans le Pré de la cure, puis sur le chantier, les causettes avec les résidents et les sœurs, et enfin, pour deux des filles Thibaud, du travail à leur porte.
C’est à l’initiative de M. le Curé Jean-Marie André que cette Résidence a vu le jour en1939. Nous habitions juste à côté. Ce « pré de la cure » comme on disait était notre terrain de jeux. Bordé du côté de la rue par une haie d’aubépines et le hangar des machines à battre des cousins Eloi et Albert Guitteny, par des acacias, des chênes et des arbustes sur les autres côtés, nous y étions en sécurité. Il y avait Guite, Jeanne, Marie-Anne et Geneviève. Avec nos cousins Guitteny, Jean et Nadette, Pierre et Michel et Riri, nous y avons passé des heures merveilleuses : à jouer à la dinette, au ballon, à faire de la gymnastique, des défilés costumés, des kermesses, à cueillir des fleurs. Nous allions au tas d’ordures et nous y trouvions des trésors : vieux jouets, roues de vélos, vieilles carrioles, bôites de conserves ; et, dans ces vases, un peu rouillés, nous faisions des bouquets pour orner notre Mois de Marie ou la table d’autel où Jean disait la messe.
Pendant la construction du bâtiment, un des serins de Marc était sorti de sa cage et y avait trouvé refuge. Nous étions partis à sa poursuite, à travers le chantier, pour le récupérer. Était-ce interdit au public ? Sans doute, mais nous ignorions le danger et le petit oiseau perdit sa liberté et retrouva sa prison dorée ! C’est aussi dans ce chantier que j’ai vu pour la première fois, le transport d’un blessé sur une civière : le Père Martin Coquenlorge, tombé de la charpente et qui décéda peu après.
Des premiers résidents, je me souviens de Jules Lanier, de Peut-Peut, qui travaillait parfois à la ferme, chez le Père Joseph Pipaud, dit « Pas-Vite », de la Mère Godmon, qui venait chez nous raccommoder nos fonds de culotte à 94 ou 96 ans, de la Mère Doussin, avec son grand chapeau de paille noire, de la Grand-Mère Brisard, du Père Louis Guérin....
Ils s’asseyaient le soir sur un banc, au pignon de la maison, et riaient de nos pirouettes ou écoutaient nos chansons. Nous, on attendait papa pour manger la soupe. Il aiguisait des socs de charrue ou des lames de faucheuse, ou bien il était à la cave avec un client pas pressé et faisait des affaires « au cul de la barrique ».
Il y avait et il y a toujours Madeleine qui soignait les lapins, essuyait la vaisselle, tordait les draps avec la laveuse et faisait les commissions des uns et des autres chez les épicières du bourg.
Nous n’avions qu’une toute petite cour et tous les lundis, nous étendions le linge sur les fils de l’hôpital comme on disait. Ici, c’était Marie Quérard qui faisait la lessive dans la buanderie, ouverte à tous les vents, à la brosse et au bat-drap. On la voyait passer tous les jours avec ses biques qui égrenaient leurs chapelets de crotte tout au long de la route. Elles broutaient la pelouse en attendant leur patronne.

- Le communiant devant la porte d’entrée de l’époque en 1951
Sœur Camille et Sœur Marguerite veillaient à la santé et au mieux-être de leurs pensionnaires qui arrivaient de Mindin ou de Saint-Jacques. Elles faisaient des prouesses pour que la maison vive en ce temps de guerre. On venait, en voiture à cheval, chercher Sœur Marguerite, l’infirmière, pour faire les piqûres et soigner les malades dans les villages. La famille ne manquait pas de la payer en nature : pommes de terre, œufs, volaille, beurre ou lait étaient les bienvenus en ces temps de disette. Quand il y avait un mariage sur la commune, les parents de la mariée offraient un gâteau, un rôti ou quelques bonnes bouteilles. Nous voyions tout cela de notre fenêtre, c’est le cas de le dire, celle de la cuisine, sans rideau, nous permettait de voir les allées et venues des visiteurs.
Les sœurs appelaient papa pour le transport des choses lourdes ou pour mettre le vin en bouteilles à la cave. Pour le remercier, Sœur Camille lui apportait une soupe de citrouille ou une soupe de lait de beurre qu’il adorait et que nous ne mangions pas chez nous.
Quand maman revenait du jardin, de chez Marie Rondeau ou de chez Cousine Arsène, avait-elle appris une bonne ou une mauvaise nouvelle qu’elle disait « Je vais aller dire ça à l’hôpital, les sœurs seront contentes d’être au courant ».

- La fratrie Thibaud devant les rosiers (1951)
Nous étions 9 enfants chez nous mais c’est je crois la petite dernière, Monique, qui est venue le plus souvent sans ces murs. Dès qu’elle a su marcher, elle allait tous les jours voir les voisins et voisines. Elle mettait sa poupée dans sa brouette et la voilà partie voir Sœur Camille dans sa cuisine. Elle la suivait dans les chambres pour donner à manger aux personnes invalides, réclamait parfois une patate, voulait voir les morts et lui cassait les oreilles avec son charabia. Quelques 30 années plus tard, Sœur Camille, alors en retraite à Saint-Gildas, était très heureuse d’apprendre que « (sa) petite Monique » avait pris la relève aux fourneaux de la Résidence agrandie, rénovée, modernisée. Elle a assuré ce poste de cuisinière avec compétence pendant une dizaine d’années.
Après avoir aidé nos parents à élever nos frères et sœurs, Jeanne, quant à elle a pris la relève de Marie Quérard à la lingerie, au sous-sol, et pendant 23 années, elle a lavé, étendu, fait sécher, repassé le linge, les draps et les vêtements des résidents. Pas de frais de voiture, juste le portail à passer ; pas de temps perdu non plus, toujours à l’heure. Bref, une employée modèle... n’est-ce pas, celles qui l’ont connue en ce temps-là ?
Voici quelques-uns des souvenirs qui lient la famille Thibaud-Guitteny à la Résidence Saint-André et comme le disait cousin Eloi Guitteny, me dédicaçant Le vieux langage du Pays de Retz "A ma petite cousine Marguerite Thibaud, puisse-t-elle le moment venu témoigner de son temps."
