Mémoires d’habitants > Tranches de vie > Renée Bâtard : Boulangère à Saint-Hilaire pendant 50 (...)
Renée Bâtard : Boulangère à Saint-Hilaire pendant 50 ans
jeudi 31 juillet 2008, par
Tout le monde connait la silhouette alerte et le sourire de Mme Batard. Pourtant sa vie n’a pas toujours été facile. Mais elle ne regrette rien.
Pendant plus de 50 ans, Mme Bâtard a régné sur la boulangerie de Saint-Hilaire. Ne croyez pas que cela fut facile. Si le métier de boulanger est toujours reconnu comme un métier exigeant et difficile, il n’a pourtant rien à voir aujourd’hui avec ce qu’il était tout au long du XXe siècle.
On aimait ce qu’on faisait…
Son père, M. Odéon, est arrivé à Saint-Hilaire à la fin des années 20.
Marié à la fille du boulanger de Soulans, il n’a pas été très bien accueilli : Sa femme avait l’air bien émancipée avec ses cheveux coupés ! Avec les horaires de la boulangerie, où l’on travaillait sept jours sur sept, ils n’étaient pas toujours assidus à la messe tous les deux. Il n’en fallait pas plus pour qu’on s’en méfie.
La difficulté pour les boulangers à l’époque, c’était d’être payé ! en monnaie sonnante et trébuchante. La plupart des habitants de Saint-Hilaire étaient alors agriculteurs. Ils payaient le boulanger en blé. La loi prévoyait que les producteurs pouvaient fournir leur blé et ne payer que la façon au boulanger. Mais rien n’y faisait. Dans la région, impossible de se faire payer le travail en argent. Tout passait en blé. Même les artisans du bourg, qui avaient souvent quelques hectares de terre, fournissaient la farine. Les plus vieux s’en souviennent. On se rendait chez le boulanger avec la coche, long bâton fendu dans le sens de la hauteur, la moitié restant chez le boulanger, l’autre moitié chez le producteur de blé. A chaque pain acheté, on assemblait les deux parties et on cochait le bois d’un coup de canif. Comme un bon de livraison en deux exemplaires. Même pour les mariages, les paysans apportaient les œufs et le lait chez le boulanger pour la confection des biscuits de Savoie suprême luxe des fêtes de famille. Les Odéon qui avaient besoin de liquidités pour s’équiper ont décidé de vendre du pain à Sainte-Pazanne. Là une petite bourgeoisie payait le pain en argent. Ce n’est qu’en 1968 que tous les boulangers de la région se sont mis en grève pour obtenir le paiement en argent.
Un travail harassant
Le travail était dur. La première chauffe du four commençait à sept heures le soir.
Le travail ne terminait pas avant midi le lendemain. La boulangerie était ouverte tous les jours. Seul le dimanche après-midi était consacré à la famille et aux amis. Les boulangers de la région se réunissaient souvent ces dimanches après-midi. Mais pas question de traîner le soir. Dès sept heures, il fallait être de retour au four.
La guerre a été une période noire à la boulangerie. M. Odéon partit prisonnier en Allemagne. Sa femme dut alors assurer la production avec l’ouvrier. Un beau jour, pendant cette période, la voûte du four s’effondra. Mme Odéon partait chaque soir à Bourgneuf cuire le pain chez le boulanger voisin et rentrait exténuée avant de faire sa journée à la boulangerie. Il a fallu tenir quatre mois ce régime de forçat avant de pouvoir reconstruire le four.
Inutile de dire que Renée Bâtard, née en 1929, a tout de suite été sollicitée pour aider les parents. Elle n’avait pas dix ans qu’elle servait déjà à la boutique. Quand son père est parti, son aide est devenue encore plus précieuse. Quand M. Odéon est revenu d’Allemagne, il était bien malade et n’a jamais retrouvé sa santé. C’est donc tout naturellement que le mari de Renée a appris le métier à son tour.
3 jours de vacances en 50 ans de travail !
A côté de la fabrication qui était l’affaire des hommes, et de la boutique où officiaient les femmes, il fallait assurer les tournées.
Chaque matin, on remplissait la petite camionnette des gros pains de six livres pour aller livrer dans le villages reculés. Moments d’échanges, de confidences parfois avec des femmes qui vivaient enfermées dans leur village et où le passage de la boulangère constituait une petite ouverture sur le reste de la commune. Les nouvelles circulaient avec le pain deux fois par semaine.
Pendant la cinquantaine d’années où elle a tenu la boulangerie, Mme Bâtard se souvient des seules journées de vacances qu’elle ait prises : 3 jours pour aller à Lourdes en 1950. La boutique tous les jours, sans relâche. Bien des fois, elle a vu son mari partir au fournil avec une fièvre qui aurait dû le maintenir au lit. En 1980, il est devenu obligatoire de fermer un jour par semaine et la boulangerie a fermé le lundi. Un grand moment de repos du dimanche midi au lundi soir ! Le travail était aussi devenu plus facile à cette époque. Quand le mari de Renée a repris la boulangerie à son compte en 1957, il a assez vite installé un four chauffé au fuel et n’a pu commencer son travail qu’un peu après minuit.
En retraite depuis une quinzaine d’années, Renée Bâtard vit aujourd’hui une vie plus calme, entre son mari et ses petits-enfants souvent arrivés à la Thibaudière. Mais elle le dit avec une certaine nostalgie : « On n’était pas plus malheureux ! On ne sortait pas. Mais on aimait ce qu’on faisait. »

6 Messages de forum