Mémoires d’habitants > Tranches de vie > Quand les lapins affamaient les paysans
Louis Clavier et Eugène Loquais sont du même âge et ils étaient presque voisins. Ils se souviennent des dégâts provoqués par les lapins qu’il était rigoureusement interdit de chasser...
Eugène Loquais raconte :

- Eugène Loquais, 83 ans
"A La Ville Maurice, mes parents ont bien failli abandonner la ferme. Ils crevaient de faim. Les lapins mangeaient tout et on ne pouvait pas les chasser. C’était du temps de mes parents. Ils ne récoltaient rien du tout. Il y avait des gardes. Un fermier qui aurait été pris à tuer un lapin aurait été mis à la porte à ce moment-là. Il y avait bien un peu de braconnage mais c’était plus strict qu’aujourd’hui. Il y avait deux ou trois gardes au Bois-Rouaud.
Les lapins c’était affreux. Je me rappelle quand j’étais tout petit j’ai vu mes parents pleurer. Tu ne récoltais rien mais il n’y avait pas non plus d’herbe pour les bêtes. Les lapins mangeaient tout. Sur les endroits où les lapins pissaient on ne récoltait plus rien ; c’était brulé. "
Mais certains prenaient des risques. Louis Clavier raconte comment certains essayaient de tirer parti de la situation.
"Vers chez nous, c’était perdu de lapins, les fermiers ne pouvaient pas récolter. J’ai entendu dire par mes parents que certains allaient la nuit pieds nus chercher des lapins dans la taille. C’était convenu avec le chef de district qui était dans le dernier wagon du train. En passant à Maubusson, le train ralentissait – il n’avait pas le droit d’arrêter - et on jetait les pochées de lapins qui se vendaient à Nantes. Le dimanche le chef de train revenait payer. "

- L’affameur !
Une génération plus tard, la situation était moins dramatique mais les lapins pullulaient encore et le Marquis de Juigné ne semblait pas s’en émouvoir.
Louis Clavier :
"Une année, pendant la guerre, on avait piqué des choux du côté de la taille, la veille de la Sainte-Anne (le 25 juillet). On allait tous les ans faire une tournée à Vue. On aimait bien ça entre jeunes. Avec le tonton, il avait absolument fallu piquer les choux avant. Le lendemain, il ne faut pas dire qu’il n’y en avait plus mais... il n’en restait pas un grand nombre. Sur les trois hectares, ils avaient presque tout mangé."
Mais les protestations des fermiers sont enfin arrivées aux oreilles du Marquis qui ne voulait pas vraiment y croire :
Eugène Loquais :
"J’ai entendu dire par Pierre de la Boule et par mes parents que le marquis ne voulait pas croire que les lapins faisaient du dégâts. Il pensait que, si cela avait été le cas, les gardes l’auraient informé. Dans les pièces de la Boule qui bordent la Métairie neuve, le marquis a fait préparer par ses ouvriers un carré de choux. Le lendemain matin, les choux étaient mangés. Il en a fait repiquer. Même chose le jour suivant. Là, le marquis s’est rendu compte que ce n’était pas des histoires. C’est à ce moment là qu’il y a eu des battues de faites. Ils ont abattu des bouts de fossés qui en étaient le plus envahis.
Le Marquis a toujours dit qu’il avait été trahi par ses gardes. Mon père a participé aux battues. On ramassait les lapins par brouettées. L’odeur était insupportable et ça nous dégoûtait d’en manger."
Pendant la guerre, Louis Clavier se souvient de la facilité avec laquelle il pouvait prendre des lapins, à la main :

- Louis Clavier, 83 ans
"Nous on l’a fait pendant la guerre, on prenait les lapins à la main, 30 à 40 en deux heures ? On y allait le dimanche avec le Père Ecorse. On partait à 10 h au moment où les autres se rendaient à la messe. L’après-midi, les gars de Noyeux venaient et on allait en prendre dans la taille... On en prenait bien 35 dans l’après-midi.
L’hiver quand on allait chercher des choux, le midi je me ramenais avec 4 ou 5 lapins. Tu voyais une rade dans le sillon, tu arrêtais les bœufs. Tu les attrapais par une patte et tu les assommais. Tu en rapportais 4 ou 5 ! Il y en avait pour la semaine."
En recherchant le nom des garde-chasse, ils se souviennent de
- Pavy, qui a terminé sa vie dans la petite maison à l’entrée de l’allée du Bois-Rouaud, près du passage à niveau
- Henri Paré, qui restait dans la maison de la Mère Brazeau.
- Bizeul, garde d’Eylau, qui avait racheté une partie des fermes du Bois-Rouaud quand le Marquis avait été obligé de vendre pour payer les droits de la succession de son oncle Gustave décédé en octobre 1900.
