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"On a chacun sa vie"
ou les mémoires de Marie-Jo

Marie-Jo Pipaud a fêté ses 100 ans le 20 mars 2008. La Municipalité a demandé à Mireille Loquais, écrivain public, de recueillir ses souvenirs. Prenez le temps de lire ce texte témoin d’une vie de travail et d’un esprit de sagesse !

Malgré cet âge fort avancé, elle est encore pleine de vivacité, de curiosité et de lucidité…

Marie-Jo, toute menue, le regard vif, les cheveux ramassés en chignon sur la nuque, reçoit le visiteur avec un sourire magnifique et lui porte un regard plein d’intérêt. Il n’y a que ses oreilles qui semblent porter son âge : elle est un peu sourde, mais il suffit de hausser légèrement le ton et le dialogue peut fort bien s’engager.

Elle pourrait en remontrer à bien des « jeunettes » en matière de fermeté de la sangle abdominale ! Pendant les deux heures d’interview, assise sur le bord de son lit, elle est passée des dizaines de fois de la position quasi allongée à celle assise, sans prendre appui, dans une sorte de balancement naturel, les mains occupées à déboutonner et reboutonner vivement le dernier bouton du gilet ou à former un pli impeccable sur la jupe. Son grand âge rime avec sagesse. La vie ne l’a pas épargnée, elle a beaucoup trimé mais ne va pas geindre sur ce passé. Désormais, à l’étape où elle se trouve, elle accueille chaque jour qui vient et les petits bonheurs qui s’offrent avec. Elle dit : « je me plais où je suis ». Sereine, elle attend que le Bon Dieu vienne la chercher.

Marie-Jo, on ne la mène pas en bateau ; elle veut bien évoquer ses souvenirs – sa mémoire des dates est d’ailleurs remarquable - mais on ne lui arrachera pas de confidences, pas de souvenirs d’enfance, d’anecdotes rigolotes sur ses voisins ou les employeurs qui ont jalonné son existence. « On a chacun sa vie » dit-elle pour esquiver gentiment, sous-entendu on reste discret sur tout ce qu’on a vu et vécu.

En fait Marie-Jo n’est pas Marie-Jo, elle est née Paule Pipaud. Pourquoi Marie-Jo, alors ? Parce qu’un voisin aurait fait cette réflexion à sa naissance : « Vous l’avez appelée Paule ? Vous allez en faire une Paulette ! (fille aux mœurs légères) ». Du coup, les parents avaient abandonné le premier prénom et utilisé le deuxième… Mais pour l’état civil, elle demeure Paule Pipaud.

Ses origines familiales

Les ancêtres de Marie-Jo étaient des cultivateurs établis à la Michellerie.

A la génération suivante, son grand-père Pipaud, vint prendre une métairie au Temple où sa femme donna naissance à six garçons : Jean-Marie en 1872, Jules en 1873, Abel en 1874, Paul en 1876, Michel, le père de Marie-Jo, en 1878 et Joseph en 1880. Ce dernier mourra soldat à la guerre de 14-18.

Michel épouse Marie Grosseau, originaire de Fresnay, et le couple s’installe à la Maison Bertin. Marie donne d’abord naissance à une fille en juin 1906 puis naît Marie-Jo, le 20 mars 1908, et enfin, le 15 août 1909, un garçon prénommé comme son père. Michel devait revenir prochainement sur les terres familiales et en attendant il louait ses bras pour la construction de la voie ferrée. Hélas, il décède brutalement en 1909 et la petite famille ne retourne pas au Temple comme prévu. Après le drame du décès de son époux, Marie déménage quelques mois « en bas », à la Carrouère, avec ses trois petits. Marie-Jo est alors âgée de deux ans et demi. La jeune maman vient ensuite dans le bourg de Saint-Hilaire, (au n° 4 de la Place de l’église actuellement), à l’angle de la rue de la Bonne-Fontaine, dans un ancien local de forge et saboterie qu’elle fait arranger pour l’habiter.

Pour subvenir aux besoins de ses enfants elle loue ses bras pour des journées de travail et élève quelques vaches qu’elle mène à paître sur les bords des fossés ou dans un champ, route de Chéméré. L’étable se situe en face de la maison, (au n°1 de la rue de la Bonne-Fontaine). En 1918, un autre malheur va frapper cette famille : le décès de l’aînée, à l’âge de 12 ans, d’une péritonite. « Ma grande soeur est morte comme beaucoup de petites jeunes filles mouraient à ce moment-là. Depuis, il y a eu des découvertes en médecine et pharmacie »

Une enfance abrégée

Marie-Jo est allée à « l’école libre [1] » . Les maîtresses n’étaient pas des religieuses de la congrégation de Saint-Gildas-des-Bois, comme du temps de sa mère, mais des demoiselles. Les sœurs avaient en effet dû partir, en 1905. Marie-Jo se souvient en particulier d’une demoiselle Braud venue de Chatellerault.

A l’âge de 12 ans elle quitte à regret les bancs de l’école : « Etudier ça m’aurait bien plu, faire l’école ou être infirmière. Mais ce n’était pas possible. Dès qu’on a pu, mon frère et moi, on est allés travailler car, pour continuer les études, il fallait avoir les moyens »

En effet, en 1920, les allocations familiales n’existent pas et le travail des enfants aide à subvenir aux besoins de la famille : « Les lois sociales [2] , sont nées dans le XXème siècle et ça n’a pas été tout seul pour les mettre en place ! Avant, j’ai connu l’époque où des gens allaient mendier leur morceau de pain chez ceux qui en avaient un peu plus. Tout n’était pas rose à cette époque-là ! ».

Bien que n’étant pas encore née en 1905 quand avait été votée la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat puis l’inventaire des églises l’année suivante, Marie-Jo garde en mémoire les tensions qui subsistaient encore sur le sujet, dix ans après. « Il y a eu tout un bazar ! »

Elle se souvient aussi du retour des religieuses de Saint-Gildas, à l’école des filles, après guerre.

Souvenirs marquants

La guerre

« Mon grand-père maternel, né 1864 avait vu la guerre de 1870 et moi j’ai connu les deux dernières guerres, l’occupation et la Résistance. On en a parlé longtemps après, de la guerre 14… Je les revois les soldats, habillés de leur grande capote bleu horizon. A la deuxième guerre ils étaient en kaki, ils paraissaient moins. Pendant l’occupation, le poste de commandement allemand a d’abord été à l’emplacement du café « le Central » puis la kommandantur s’est déplacée au Bois Rouaud. Ensuite, la Résistance avait son campement à Arthon. Et bien ce n’est pas beau la guerre ! Je ne sais plus quel pape a dit : plus jamais la guerre… Non, ce n’est pas beau la guerre ! ».

Mon frère Michel a été prisonnier en Allemagne et, en 1944, quand ma mère est morte, il n’était pas encore revenu. Pourtant, comme il était malade, il n’avait pas fait d’armée et puis voilà qu’il avait quand même été réquisitionné... Il s’est marié en 1958, il avait 49 ans.

Le naufrage du Saint-Philibert (14 juin 1931) « Le naufrage du Saint-Philibert, on en a parlé longtemps dans les journaux. C’était un jour de grande Fête-Dieu. Le bateau était bien trop chargé, ils étaient 500 passagers alors qu’il n’en aurait pas fallu plus de 270. Ils étaient en excursion au Bois de la Chaise (Sur l’île de Noirmoutier). Seulement, la tempête s’est levée dans l’après-midi et ce qui devait arriver est arrivé, le bateau a chaviré… D’après que les signaux d’alarme n’auraient pas fonctionné. Ils n’ont pu sauver que quelques personnes, celles qui n’avaient pas voulu monter dans le bateau et qui sont revenues à pied, du Bois de la Chaise. Je crois bien qu’il y avait des gens de Saint-Hilaire, le ménage qui enseignait à l’école laïque : Les Tableau »

Une employée polyvalente

Marie-Jo, dès son adolescence, travaille en « journées », passant de maison en maison, de ferme en ferme, au gré des demandes, en particulier pour la lessive mais aussi pour les travaux des champs. Pour compléter le revenu, elle prend chez elle un dépôt de pain et la jeune fille effectue des livraisons en campagne. Le pain provient de la coopérative boulangère de Sainte-Pazanne.

Parmi ses multiples activités, elle « sert aux noces », accompagnant le boucher Joseph Paty puis son successeur, André Perraudeau, pour la préparation et le service des repas de mariage qui se déroulent dans les fermes.

Dans sa carrière professionnelle, Marie-Jo fut une femme « toutes mains » compétente dans de nombreux domaines, certainement vive et efficace et appréciée pour sa discrétion, comme en témoignent plusieurs familles.

« Il fallait faire de tout pour gagner sa vie. On m’a dit que ce travail ça équivaut maintenant à celui d’aide à domicile. Mais, à travailler comme cela à gauche, à droite, on n’avait pas la cote…. On n’était moins bien considérées que les couturières par exemple. Pourtant il en fallait des femmes comme nous. Sur la fin, on était tout le temps contrôlées. Un jour, un contrôleur (de la sécurité sociale ?) m’avait dit : sur la Loire-Atlantique vous n’êtes plus que soixante à travailler de cette manière-là ».

Au service de l’Eglise, à Saint-Hilaire

Marie-Jo a donné beaucoup de son temps pour la paroisse. Depuis son enfance, elle n’a jamais perdu de vue l’église de Saint-Hilaire et a quitté la maison familiale treize années pour habiter… de l’autre côté de la place. Juste la rue à traverser pour se rendre à la sacristie ! Ce qui était bien pratique tant les déplacements pour le service de l’Eglise étaient fréquents.

Nombreux sont ceux qui se souviennent de sa fonction de chaisière, à la grand-messe du dimanche, ceinte de son tablier blanc à grande poche ventrale, passant de rang en rang, encaisser les 20 centimes pour la place assise et rendant la monnaie si nécessaire…

Mais Marie-Jo a rempli bien d’autres tâches encore, pour la paroisse. Elle fleurissait les autels et préparait les nappes en compagnie d’Yvonne Boulery et Anne Bertreux. Quand il n’y eut plus de sacristain, c’est elle qui assura la charge importante du lavage et repassage des linges liturgiques , avec leur pliure spéciale, ainsi que l’entretien des vêtements sacerdotaux, l’amict et l’aube de fil blanc. Au début, cela posa d’ailleurs quelques problèmes à certains paroissiens qui se demandaient si une femme pouvait être autorisée à toucher au linge sacré ! Avant chaque grande cérémonie religieuse, elle préparait aussi les précieuses étoffes brodées : étole, manipule et chasuble revêtues par le prêtre. « Quand les surplis ont été en tergal, c’était beaucoup mieux ! Plus besoin de les repasser, ça plissait tout seul ! »

Mais, ce dont elle est le plus fière, c’est d’avoir été responsable de l’élaboration de la crèche. « Autrefois, le Père Bernard, la faisait lui-même parce que le père Jules, qui en était responsable, n’était pas toujours bien disposé…ça dépendait de son humeur ! En ce temps là, elle prenait de la place, elle allait jusqu’au confessionnal ». Il fallait monter un immense plancher, déployer des grands rouleaux de papier crèche, disposer branchages et mousse des bois et enfin, installer les personnages. Aujourd’hui, la crèche est d’une dimension beaucoup plus modeste.

Marie-Jo, sage et philosophe…

Réticente à raconter des anecdotes sur son enfance, sa vie de travail, certainement par pudeur et discrétion, elle dit : « Tout ce que je peux dire c’est que chaque personne a son histoire, et l’histoire de l’un n’est pas l’histoire de l’autre. »

Si on la questionne sur son célibat, Marie-Jo précise : « J’ai été bien à même de me marier, mais je n’ai pas voulu ! Je n’avais pas non plus toute ma liberté, j’avais ma mère à m’occuper et mon frère aussi, avant qu’il ne se marie ».

Et à propos de sa situation actuelle :

« Si j’étais restée toute seule chez moi, j’aurais eu des problèmes car aujourd’hui on est surveillé de partout…Il y a des gens qui passent… Maintenant, le monde, ça bouge. Des tas de choses anciennes sont dépassés. Autrefois les gens restaient chez eux, dans leur famille, et les plus vieux mouraient vers 80 ans. Mais maintenant, avec l’allongement de la vie, ce n’est plus possible de rester chez ses enfants quand ils travaillent.

J’ai connu beaucoup de choses, dans ma vie… Je savais bien qu’un jour je finirais dans une maison de retraite… Les filles, ici, elles ne vont pas m’en apprendre… mais je ne dis rien, je ne dis pas un mot. Comme cela personne ne peut dire : Marie-Jo elle a dit ci, Marie-Jo elle a dit ça…

Je n’aurais jamais pensé faire une centenaire. J’ai frôlé la mort bien des fois, j’ai eu bien des maladies. Le dernier coup dur, ça a été une infection pulmonaire et pendant trois jours je n’ai pas été bien du tout. On m’a transférée à l’hôpital de Challans puis ramenée à Machecoul quand j’allais mieux, en attendant qu’une place se libère dans une maison de retraite. Et il faut attendre qu’une autre personne meure pour avoir un lit. » … Et si on l’avait amenée ailleurs qu’à la résidence Saint-André de Saint-Hilaire, elle n’en aurait pas fait toute une histoire.

Elle conclut : « … Il faut se trouver bien là où on est. Maintenant, j’attends le grand passage… »

Propos recueillis et mis en forme par Mireille Loquais.

Notes

[1] Une loi laïque de 1904 avait interdit l’enseignement aux congrégations religieuses. Très souvent, les sœurs, pour continuer à faire l’école, avaient repris un nom et des vêtements civils et créé les « écoles libres ». Cette période connaît des heurts fréquents entre instituteurs et curés, école publique et école privée. La loi de 1904 fut assouplie en 1942 et les religieuses enseignantes reprirent leurs vêtements et leurs noms de religieuses.

[2] Afin de relancer la natalité au sortir de la guerre 14-18, les gouvernants des années 20 font voter les premières lois « familiales » telles que l’instauration de la fête des mères, de la médaille de la famille française ou des réductions SNCF. Parallèlement, des grandes entreprises créent leurs propres caisses de compensations patronales afin de venir en aide à leurs ouvriers chargés de famille. Le 11 mars 1932, la Chambre vote la loi du gouvernement Tardieu rendant obligatoire l’affiliation des patrons aux caisses d’allocations familiales. Le secteur agricole ne bénéficie pas encore de ce nouveau système de redistribution. Il faudra la détermination du gouvernement du Front Populaire élu en 1936 pour voir les allocations familiales s’appliquer à toutes les familles françaises sans exception.

3 Messages de forum

  • Intéressant, simple et agréable à lire. L’histoire ne le dit pas, mais son prénom suivant à l’état-civil pourrait aussi bien être Emmanuelle.
    Au paragraphe "souvenirs marquants" La guerre, juste une anomalie relevée quant à l’année du mariage de son frère né en 1909, qui doit plutôt être 1958.

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  • "On a chacun sa vie"
    ou les mémoires de Marie-Jo

    Le 31 janvier 2010 à 18:54 , par Laurent Bardy

    Bonjour je rectifie sur les ancêtres de Marie-Jo
    Son Grand-Père Yves Michel Pipaud domicilié à La Michellerie en Chéméré a également eu une fille que Marie-Jo n’a pas cité.
    Elle est née en 1879 à la Michellerie, et se prénomme Marie Rose Monique, soit donc avant Joseph en 1880.
    Etant originaire de St Hilaire, mes recherches concernent les généalogies des familles Bardy, Pipaud, Boiveau, Boutin., générations de mes grands-parents

    Bravo pour ce récit sur l’histoire de Marie-Jo et en quelque sorte l’histoire de St Hilaire
    Laurent Bardy

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