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Louise Thomas-Patersi, "La grande institutrice"
Dans les années 80, une chercheuse canadienne, biographe de la famille Liszt écrivit à la mairie de Saint-Hilaire. Elle cherchait à savoir comment Louise Thomas, née à Saint-Hilaire en 1779 avait pu devenir la gouvernante des enfants du grand musicien.
La secrétaire de mairie de l’époque, Thérèse Pierrelée, décida, une fois en retraite, de creuser la question et après bien des tours aux Archives de Nantes put envoyer à la chercheuse des informations précises.
Dominique Pierrelée en tira une communication à la Société des Historiens du Pays de Retz le 27 août 1994. En voici la teneur.
Madame Patersi de Fossombronni, qui tirait son nom d’épouse du plus profond de la Toscane, avait immédiatement répondu oui à l’appel de son ancienne élève, la princesse Carolyne von Sayn-Wittgenstein, qu’elle n’avait pas revue depuis des années. Elle se félicitait de ces retrouvailles. Et, en ce jour d’automne 1850, elle laissait aller son esprit dans le train qui la conduisait de Saint-Petersbourg à Weimar, pour rejoindre à l’Altenburg, la demeure de son illustre protégée. Elle était gouvenante et on l’appelait « La grande institutrice ». Carolyne avait pris le parti de tirer Madame de Patersi de sa retraite – malgré ses 72 ans – pour lui confier l’éducation des enfants de Franz Liszt.

- Les enfants de Franz Liszt : Blandine, Daniel et Cosima.
Le grand musicien était désormais très attaché à Carolyne, devenue sa maîtresse, et avait suivi cette proposition pour tenter de mettre à l’abri ses deux filles et son fils, restés à Paris, de la mauvaise influence de leur mère Marie d’Agoult. Madame Patersi se rendait en France, son pays natal, où on lui avait installé un appartement chez sa sœur, Madame de Saint-Mars, - rue Casimir Périer à Paris.
Liszt disait de Madame Patersi à ses enfants qu’elle avait fait preuve, sa vie entière, d’un rare caractère et d’un esprit juste, d’une probité héroïque vraiment rare. Elle était donc particulièrement chargée de l’éducation de Blandine et de Cosima, leur faisant étudier la géographie, l’histoire, les langues et toutes les autres matières qui peuvent faire d’une jeune fille une future femme bien au fait des choses de ce monde. La mission de madame Patersi n’était pas seulement d’éduquer les enfants ; il fallait également les préparer à accepter Carolyne comme leur nouvelle mère. Elle s’appliqua en conséquence à inscrire la princesse au nombre des matières figurant au programme. Carolyne la payait d’ailleurs 1000 francs par trimestre pour cela.
Le 10 octobre 1853 fut une journée dont Madame Patersi ne soupçonnait pas qu’elle pouvait aviver à ce point le miroir de sa vie, cette vie douloureuse que Liszt avait évoquée en demi-teinte. Ce jour-là donc, entourée de sa sœur et des enfants, elle eut l’honneur d’accueillir Franz Liszt lui-même, venu enfin voir sa progéniture, mais en quelle compagnie, jugez-en ! Derrière lui, dans la porte se présentèrent aussi Richard Wagner, Hector Berlioz, Carolyne, la princesse Marie sa fille et Anna Liszt, la mère du compositeur. Quelle meilleure société, réunie là pour une visite pleine d’émotion. Wagner ne soupçonnait pas une seconde que cette journée revêtirait pour lui aussi une importance particulière : ce fut la première fois ce jour-là, qu’il posa les yeux sur Cosima, sa future femme.
Et puis, ce fut à cet instant précis que madame Patersi bascula dans son passé. Elle se mit enfin à parler : « Monsieur Berlioz, votre mouchoir que vous avez pris à l’instant pour un étandard me rappelle subitement des souvenirs que je croyais au fond de moi bien assoupis, tant lointains sont-ils et liés à mon enfance, appartenant au siècle des rois.
Je me souviens de mon père qui brandissait, ainsi que vous le faites, au milieu d’une troupe de paysans pris d’émotion, un magnifique drapeau blanc. Je n’avais pas encore 15 ans et je regardais cela de loin, déjà terrifiée et pourtant si fière de mon père. C’était au début du printemps de l’année 1793, au début des tragiques guerres de Vendée, dans la petite bourgade qui m’a vu naître et dont le nom ne vous dira sans doute rien : Saint-Hilaire-de-Chaléons. Je n’y suis jamais retournée depuis mon mariage mais je me rappelle aujourd’hui de toutes les maisonnées de ce village qui se sont enflammées durant ces années infernales.
Mon père était procureur fiscal, on dirait aujourd’hui le régisseur de plusieurs grands domaines seigneuriaux. Et en premier lieu celui du Bois-Rouaud, qui appartenait au puissant marquis de Juigné. Dès le début de l’insurrection, il prit rapidement le parti de la révolte. Il fut de fait un bel exemple pour son filleul, Louis Guérin le marchand de poulets, qui admirait son parrain autant qu’on peut le faire de son père et qui devait devenir, du haut de ses 27 ans, le chef de la révolte, appelé à rejoindre le général Charette de la Contrie, et plus loin encore, une mort certaine.
Le Bois-Rouaud était un des quartiers des républicains et fut attaqué à trois reprises par les royalistes durant les derniers mois de 1793. En novembre, le château fut incendié et tous les « bleus » massacrés et ensevelis dans « le charnier aux chiens ». Mon père fut arrêté peu après et enfermé avec mon frère dans les geôles nantaises du comité révolutionnaire. Nous-mêmes, ma mère et mes cinq sœurs, dont Madame de Saint-Mars ici présente qui tire son nom de la localité voisine de Saint-Mars-de-Coutais, nous fûmes incarcérées à la prison du Bon Pasteur ; le « Bon Pasteur » où je faillis mourir de faim et de honte. Imaginez-vous 700 femmes entassées dans des cellules fétides, dans la promiscuité la plus dégradante. Un infâme geôlier affublé du sobriquet de « Fleurdepied » distribuait une maigre ration de riz à l’eau à celles qui lui offraient leurs faveurs ou ce qu’il en restait ! Plusieurs familles comme la nôtre furent plongées dans cette antre infernale chargée d’exhalaisons méphitiques où de pauvres malheureuses râlaient, couchées auprès de cadavres. »
Louise Adélaïde Patersi était issue de la famille Thomas. Elle vit ainsi le jour dans une maison de Saint-Hilaire le 3 mars 1779, septième enfant de Julien Thomas de la Grenonnière, le procureur fiscal de la paroisse et de Marguerite Gigault son épouse. Dès le lendemain, elle était baptisée sous les regards attentifs des notables amis de la famille : Maître Joyau, l’avocat au Parlement, le notaire Ceyssel ou bien encore Françoise Biré, la sœur du chirurgien. Et ce fut le vicaire plutôt que le recteur qui officia pour la circonstance : il se nommait Guillaume Galipaud et allait faire parler de lui à la cure de Pornic dans les années qui encadrèrent 1789.
Madame Patersi ne peut s’occuper des filles de Liszt au-delà de l’année 1855, pour des raisons de santé : un terrible abcès qui n’en finissait pas ! Carolyne vint à Paris en 1859, la voir pour la dernière fois. « La pauvre Patersi est retombée en enfance » dit-elle à Liszt à son retour.
Louise Adélaïde Patersi de Fossombronni mourut ainsi dans le secret, sous le regard de sa sœur, le 22 juin 1864, dans son appartement au 26 de la rue Vanneau. Elle venait d’avoir 85 ans. Elle fut inhumée au cimetière du Montparnasse.

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