Passions d’hier et d’aujourd’hui > Les trois jours de la Motte aux Cochons
A la veille du 30e anniversaire de La Motte aux cochons, nous publions cette nouvelle ayant pour cadre et pour sujet le célèbre café de Saint-Hilaire. Ce texte a été écrit par Dominique Lemaire, écrivain public, grâce à la complicité des habitants, et sur une initiative de la Maison de la Culture de Loire Atlantique avec l’aide du Conseil Général.
C’était un hiver mouillé comme on n’en avait pas vu depuis des années. Un ciel de mer poussait ses vagues inlassablement sur les prés et les champs, sur les restes des vignes et sur les dalles bétonnées des lotissements en construction. La Blanche boueuse débordait du Pont Béranger au château du Bois Rouaud. Partout sous la terre l’eau affleurait et coulait en torrents dans les fossés le long des routes vers un invisible fleuve, une invisible mer dont seul le vent témoignait de la proximité salée. La bonne fontaine ruisselait à flot avec des bulles et des remous de rapide. Le bourg semblait une île sous la pluie, un bateau à la dérive entre l’eau du ciel et l’eau de la terre, accroché au grand mât du clocher de l’église. C’était la nuit, une nuit noire d’encre comme un poème de Victor Hugo. Oceano Nox...
A minuit moins cinq, les phares d’une automobile léchèrent les murs de l’église et vinrent s’éteindre à deux doigts de la poste. Le claquement d’une portière, le cliquetis d’un verrou que l’on tire. Le chat Léon frissonna. C’était un chat rouge plus que roux, un chat savant et sentencieux qui, depuis plus de cent ans, au faîte d’un toit de tuiles, guettait une souris de terre cuite tout comme lui. Léon le chat savait tout du pays, immobile qu’il était depuis plus de cent ans sur son toit dont il pouvait découvrir la place de l’église, la cour de l’école, la maison de retraite et même, en se tordant un peu l’échine, les trois grandes croix du calvaire et le théâtre de verdure. Il avait assisté aux triomphes et aux défaites de Saint Hilaire Sport, connut un forgeron qui martelait le fer et ciselait les mots de son pays, entendu les cuivres de la clique et les cris des cochons à la foire. Il se souvenait des sifflets des locomotives à vapeur sur la voie ferrée de Pornic. Il avait vu tous les mariages et les enterrements de la commune. Jamais encore il n’avait vu une voiture se garer en silence à minuit au bout de la place de l’église. Il dressa une oreille. Il dressa les deux oreilles. On n’entendait plus que la musique des gouttes sur le sol et les vagues du vent tout autour du clocher.
Quand vint le matin, la pluie tombait toujours, têtue comme les marées. Un homme passa, courbé sous son parapluie. C’était Camille, un ancien de la résidence Saint André que le chat avait connu gamin. Il marchait à petit pas las, les yeux rivés sur les flaques. Il longea l’église, passa la poste et tourna sur sa gauche devant le vieux café fermé à l’enseigne de la Motte aux Cochons sans remarquer le rideau rouge qui flottait par une fenêtre entrebâillée. De retour de la boulangerie, quelques minutes plus tard, sa baguette de pain sous le bras et son alise dans une poche en papier, son regard effleura la façade du vieux café. L’homme alors s’immobilisa. Par la fenêtre ouverte où flottait le rideau rouge sans souci de la pluie, venait une musique de danse lointaine comme la mémoire.
« Nom de Dieu » murmura Camille en se signant car on était en pays très catholique, « on a ouvert la Motte aux Cochons ! » Il traversa la rue d’un pas de jeune homme comme s’il avait soudain rajeuni de vingt ans, poussa la porte qui n’était pas fermée et entra. La salle était déserte et poussiéreuse comme un rêve. Une douzaine de tables attendaient le client. Un magnétophone à cassettes jouait une musique de l’autre côté de l’Atlantique. Un voix chantait un refrain dans une langue qui ressemblait au vieux parler de France. Camille posa sa baguette et son alise, secoua son parapluie sur le seuil, abandonna sa casquette au porte-manteau et s’assit à une table.
- Jacquot, appela-t-il, tu peux me mettre un café ?
Aucune voix ne lui répondit. Le patron ne devait pas être bien loin puisque la porte était ouverte, les lumières allumées et que la musique jouait sur le magnétophone. Il n’était pas pressé. On est rarement pressé quand le temps est venu de laisser la place aux jeunes. Il posa ses deux mains à plat sur la table et attendit. La cassette en bout de course se rembobina toute seule avec un sifflement de vent puis les chansons du Québec vinrent à nouveau lui tenir compagnie.
Il attendit une heure, deux heures, peut-être trois. Il aurait été bien incapable de le dire. Dehors, la pluie avait cessé et le ciel de mer se trouait à l’ouest d’une éclaircie bleue. Sous les doigts de l’homme, le bois de la table causait comme causent sous les doigts des guérisseurs les tendons meurtris et les muscles froissés des blessés. C’était un bois dont on fait les souvenirs, un bois de table de bistrot ciré d’année en année à la cire des amitiés, des engueulades et des réconciliations autour d’un verre, un bois vivant aux veines de mémoire. Il racontait aux doigts du vieux, et par ses doigts jusqu’à son cœur, les premières courses derrière un ballon rond dans la prairie de la route de Chéméré, près du passage à niveau à la sortie du bourg. C’était dans les années trente, peut-être les années quarante, qu’importe, c’était hier. Tous les visages de ses camarades étaient là, et le son de leurs voix, et l’éclat de leurs rires, et Maurice avec son pantalon neuf coupé au -dessus du genou en guise de short.
Les cloches de l’église jouèrent la Paimpolaise et c’était un Paimpolaise toute neuve. Le vieux se leva, coiffa sa casquette, fourra sa baguette et son alise sous le bras et attrapa son parapluie.
- C’est l’heure d’aller manger. Je repasserai, Jacquot ! lança-t-il sur le pas de la porte. Le soleil l’attendait dehors.
La nouvelle de la réouverture de la motte aux Cochons fit le tour du pays dans l’après midi. Elle passa de proche en proche de la maison de retraite au Club Amitié-Détente, du Club aux écoles, par l’entremise des dames de service et se répandit à l’heure de la sortie des classes dans tout le pays, jusque dans les villages les plus éloignés du bourg. Du Petit Cormier à la Beurrière et de la Grande Mazure à Malabrit, on ne parla plus que de cela. La Motte aux Cochons avait de nouveau ouvert ses portes. On en parla jusqu’à Bourgneuf et à Ste Pazanne, et même, grâce au téléphone, jusqu’à Nantes et encore au-delà.
C’est ainsi qu’en fin d’après midi, l’air de rien, on vit arriver sur la place de l’église des anciens et des enfants, des jeunes en voitures et des adolescents à mobylettes. Ils passaient comme cela, par hasard, histoire de voir si la rumeur était bien fondée, histoire de boire un verre avec les amis et de raviver les mémoires endormies. Il semblait que tous avaient abandonné là, derrière les rideaux rouges et la fenêtre fermée, un petit bout de leur passé, un petit morceau de souvenir. Les uns parlaient de foot, les autres de concerts. Un gamin évoquait avec des éclairs dans les yeux un diabolo fraise qu’il avait bu naguère au comptoir en compagnie d’un oncle qui était copain avec le patron. Tout le monde était venu, même les dames qui ordinairement fréquentaient assez peu les cafés, pour donner le bonjour à Jacquot de retour au pays. La petite salle ne pouvant accueillir tout le monde, nombreux étaient ceux qui discutaient debout sur le trottoir. Seul manquait à l’appel le propriétaire des lieux, Jacquot étrangement absent.
- Il a dû partir faire une course à Nantes suggéra l’un.
- Il doit avoir des quantités de problèmes à régler pour remettre l’affaire en route, appuya un second, des fournisseurs à contacter, des commandes à passer...
- On pourrait lui donner un coup de main, proposa un troisième.
Et comme tous se sentaient comme chez eux, on fit comme chez soi. Les hommes remirent en marche la tireuse qui crachota un peu avant de servir les premiers demis. Les femmes lavèrent les verres et les bocks qui s’étaient passablement empoussiérés en trois années de fermeture tandis que les enfants passaient un coup de balai et recollaient les affiches qui pendaient aux murs. Enfin, on installa sur le comptoir une petite boîte en carton destinée à recevoir le prix des consommations de chacun. Quand Jacquot arriverait, il serait bien content de trouver son café en ordre et de n’avoir plus qu’à ramasser la monnaie.
A sept heures la nuit était tombée. Le clocher sonna et les anciens de la buvette du Saint-Hilaire-de-Chaléons Sporting-Club réclamèrent la tournée de l’angélus que le président régla de bon cœur. Après quoi, les mamans tirèrent les enfants par la manche et les dames leurs maris par le bras pour la soupe. Les uns et les autres quittèrent à regret la Motte aux Cochons, heureux que le lendemain soit un samedi. Quelques irréductibles s’attardèrent jusqu’à une heure avancée de la nuit. On s’interrogea encore sur l’étrange absence du patron, sans toutefois lui trouver d’explication satisfaisante. Vers minuit, le chat Léon qui surveille sa souris et le pays depuis cent ans du haut de son toit de tuiles entendit monter quelques notes d’accordéon. La lune était toute ronde au-dessus du clocher et les souvenirs des anciens aussi neufs que les rêves des gamins endormis dans les maisons.
A une heure du matin, monsieur le maire fit observer que, pour exceptionnelle qu’elle fut, la situation ne permettait pas de s’affranchir de la réglementation en vigueur concernant les débits de boisson et qu’il était plus que temps de boucler la boutique. On l’approuva à regret. Les derniers, en sortant, éteignirent les lumières et tirèrent la porte derrière eux. Jacquot n’avait pas paru.
Le lendemain matin – la nuit porte conseil – beaucoup s’interrogèrent sur l’étrange réouverture de la Motte aux Cochons en l’absence de son propriétaire. Peut-être avaient-ils confondu un bistrot ouvert avec un bistrot mal fermé ? Certains crurent avoir rêvé. Ils arrivèrent par petits groupes de deux ou trois à l’heure de l ’apéro afin de vérifier si leur rêve était toujours à sa place. On tourna en rond quelque temps. On appela avec ses mains en porte-voix. « Jacquot, Jacquot ! » On lança même des petits cailloux sur les fenêtres du premier étage. En vain. Dès qu’on poussa la porte et qu’on fut de nouveau dans la salle, le charme du vieux café vint à bout des doutes des plus méfiants et l’on se résolut à servir les petits blancs, les pastis, les Suze et les kirs de midi moins le quart. En bout de table des enfants buvaient des diabolos en écoutant les anciens évoquer le temps des moulins, de la gare, de la clique et des chemins qu’on courait en sabots.
Les premières voitures étrangères arrivèrent après le déjeuner. Il en venait de Nantes, chargées de garçons aux cheveux longs et de filles en robes de couleur. Il en arriva de plus loin encore à en juger par les plaques minéralogiques étrangères. On en extirpa des étuis à violon, des boîtes à accordéon et des amplis de bals qui mettaient des fourmis dans les jambes rien qu’à les regarder. On se bisouillait sur la place, heureux de se retrouver après tant d’années. On échangeait des nouvelles de tel ou tel qui vivait trop loin pour faire le voyage, mais qu’on avait eu au téléphone et qui était de tout cœur avec ceux de la Motte aux Cochons. On parlait un français coloré de tous les accents que la langue des campagnes à conquis à voyager tout autour du monde, français des neiges du Québec, français soleil de Louisiane, patois de pays et parler des banlieues des villes. Trois grands irlandais roux, qui peinaient à trouver les mots pour dire leur joie d’être là, échangeaient des accords sur les manches de leurs guitares. C’est ainsi que le bal commença sur la place de Saint-Hilaire-de- Chaléons qui ressemblait au carrefour du monde.
Les vieux qui avaient entamé une partie d’aluette froncèrent les sourcils à l’arrivée des étrangers. Qu’est ce que c’était que cette bande de hippies chevelus qui venaient troubler la quiétude du pays ? Quand ils comprirent que tous étaient des amis de Jacquot, ils remballèrent leur méfiance en vertu du vieil adage qui veut que les amis de nos amis soient nos amis. Quand commencèrent à jouer les épinettes et les accordéons, les vielles et les guitares, ils délaissèrent la vache, le bossu et autres deux de bois pour accompagner de leurs paumes et de leurs voix les musiques anciennes que jouaient les jeunes gens. Comme on avait laissé la porte ouverte à cause de l’affluence, la musique courut entre les maisons anciennes jusqu’aux lotissements, et l’on vit les nouveaux de la commune venir se mêler pour la première fois à la petite troupe des anciens du pays. Le bal dura jusque tard dans la nuit. Une splendide lune ronde raccompagna chez eux les danseurs avec de grandes ombres pâles qui chaloupaient sur les trottoirs. A l’heure de la fermeture, les musiciens qui venaient de loin se glissèrent dans leurs duvets entre les tables et les amplis. Le propriétaire de la Motte aux Cochons ne s’était toujours pas montré, mais on avait été trop occupé pour s’en inquiéter.
C’est tout naturellement qu’au sortir de la messe du dimanche on se retrouva à la Motte aux Cochons. Les jeunes avaient plié leurs duvets et s’apprêtaient à partir. Ils promirent de revenir un jour. Quand ils s’en furent allés, le café redevint ce qu’il avait toujours été. Personne ne pouvait imaginer qu’il avait été fermé pendant trois ans. Comment avait-on pu vivre sans la Motte aux Cochons ? C’était comme si quelque chose recommençait. On se prit à parler d’avenir. On causa de projets de foot, bien sûr, mais aussi de chorale et de théâtre. On imagina remettre sur pied la vieille fanfare chaléonaise et revigorer la fête du cheval avec l’élection de Miss Picotin. On spécula sur le sang neuf que les lotissements ne manqueraient pas d’apporter dans la commune et l’on parla des nouvelles classes qu’il faudrait ouvrir à l’école. Il y avait tant de richesse de mémoire, tant de souvenirs dans le bois des tables de la Motte aux Cochons que l’on sentait l’an deux milles battre sous les doigts.
On en était là, la tête pleine de projet pour inventer un pays nouveau quand, au soir, Jacquot parut enfin. On l’accueillit dans son café comme s’il n’était jamais parti. Comme s’il avait toujours été là. Comme une évidence.
- Jacquot, tu me mettras un demi !
- Jacquot, un gros plant !
- Jacquot, un diabolo fraise. Avec une paille rouge s’il te plaît...
C’était un homme jeune et mince à la moustache noire et aux cheveux déjà rares au sommet du crâne. Sa physionomie évoquait plus le musicien ou l’étudiant que l’image classique du bistroquet derrière son zinc. Il contempla ses vieux clients avec un drôle de sourire d’étonnement dans les yeux. Tous étaient chez eux. Lui seul paraissait étranger dans sa maison. Il tira un demi, versa un verre de blanc et dosa un diabolo avec les gestes de l’habitude.
- Je suis revenu fermer, dit-il. A minuit tout doit être bouclé.
Comme personne ne paraissait le comprendre, il expliqua.
- Quand j’ai pris la décision de mettre la clé sous la porte, il y a trois ans, je vous jure que ça n’a pas été facile. J’étais bien ici, dans le café de mon grand père, heureux de recevoir des amis, ceux d’ici et ceux d’ailleurs, heureux des fêtes et de la musique. Mais la vie bouge et le risque est grand de s’arrêter en chemin. Si j’aime mes racines, je n’ai pas le tempérament à vivre comme un arbre. Je me suis imaginé, dans cinquante ans, indéboulonnable derrière mon bar, gardien immobile de vos souvenirs comme un mannequin du musée du Pays de Retz. J’ai senti que le moment était venu pour moi d’explorer d’autres chemins, de découvrir d’autres routes. Ça a été un déchirement mais il fallait tourner la page.
Plus il parlait et moins on le comprenait.
- Pourquoi es-tu revenu alors ? Demanda un homme. Pourquoi es-tu revenu ouvrir la Motte aux Cochons si c’est pour filer ensuite ? Pour nous donner des regrets ?
Il y avait dans sa voix les accents d’une colère qu’il dissimulait mal.
- C’est à cause de la loi, répondit simplement Jacquot. Pour conserver une licence de café, il faut ouvrir au moins un jour par an, ou trois jours tous les trois ans... C’est comme ça. C’est écrit. Jeudi soir je suis passé ouvrir, nous sommes dimanche, le compte est bon. A présent j’ai trois ans pour vendre, trois années devant moi.
- Quel dommage que tu n’aies pas été parmi nous hier soir, dit un autre. On a fait une de ces fêtes !
- Tant mieux, soupire Jacquot. Cela prouve que la fête n’est pas le fait de la volonté d’un seul. Quand on a besoin d’un animateur, c’est que tout le monde est un peu mort. Cela prouve que vous êtes vivants, bien vivants...
- Alors, tu vas partir ? Demanda un gamin qu’on avait oublié d’aller coucher ? Oui, répondit Jacquot. Et toi, tu vas grandir.
A minuit, le chat Léon qui guette sa souris et la vie du pays du faîte de son toit de tuiles entendit le bruit d’un verrou qu’on pousse dans sa gâche. Les phares d’une automobile léchèrent les murs de l’église et les deux feux rouges moururent sur la route de la mairie. La lune était pleine et le ciel sans nuages.
Aujourd’hui, c’est au Central qu’on retrouve les amis à l’heure de l’apéro, pour les concours de fléchettes et les tournois de belote. On y entendra peut-être bientôt le son d’un accordéon ou d’une guitare pour la fête de la musique La vie continue au pays de Saint Hilaire où une légende toute neuve est en train de naître. Elle raconte l’histoire d’un café fantôme dont les portes s’ouvrent magiquement tous les trois ans. De préférence les soirs de pluie, pour faire revenir le soleil.
En l’an 2066, 2069, 2071, on peut en être sûr, lorsqu’un rideau rouge flottera par la fenêtre ouverte, un ancien se souviendra qu’un jour il a bu un diabolo fraise au comptoir de la motte aux Cochons et que c’était bon. Il avait dix ans. Le chat Léon était déjà là depuis longtemps.
Saint-Hilaire-de-Chaléons
12 décembre 1997
Edité par la mairie de Saint-Hilaire dans son bulletin N° 33 de janvier 1998
