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Le Veau d’Or du Poirier-Chapelet
Un conte de Noël d’Eloi Guitteny
Le père Placide Veurger savait qu’il ne serait pas bien accueilli. Il se décida pourtant à aller trouver le vieux comte son propriétaire. « Nout’maître, mon gars Ephrem i veut pas rester chez nous. I veut à tote force apprendre le méquer de charpenquer ». Le vieillard fronça les sourcils. Sa voix se fit rude pour dire « Si tu laisses partir tes gars, qui donc qui va faire ma ferme de la Richerie ? »
Placide aurait pu rétorquer : « Il reste d’autres bras à la maison », mais sachant que ce maître exigeant n’admettait pas la réplique, il garda le silence.
Il lui était d’ailleurs impossible de s’opposer à la volonté de ce garçon résolu et si adroit de ses mains qui fabriquait aussi bien un violon avec un vieux sabot qu’un frapeau à la détente si rapide qu’aucun merle ne pourrait s’en échapper.
C’est à Machecoul qu’Ephrem se plaça. Au bout de six mois, il rivalisait avec les plus vieux compagnons et ne songeait qu’à une chose : aller montrer à d’autres cette adresse dont le ciel l’avait doté.
Un lundi matin, il prit son tablier, ses outils personnels et dit à Périgord, un de ses compagnons : « Tu diras au patron que le Pays de Retz est trop plat pour moi ; il me faut des horizons plus tourmentés. »
Il descendit vers le Sud, à Bourbon-Vendée ; il s’adressa à la mère des compagnons qui lui répondit : « Mon garçon, pour trouver du travail ici, il faudrait en tuer un pour prendre sa place »
A La Rochelle, après quinze jours dans un chantier naval, on demanda un charpentier à bord d’un bateau en partance pour Bayonne. Belle occasion pour Ephrem de goûter aux joies de l’aventure.
Il n’était pas son songer aux siens mais, fermement résolu à mener une vie aventureuse qui ne ressemblât à aucune autre, il ne donna aucune nouvelle à la Richerie.
Pour la consoler, les frères d’Ephrem disaient à leur mère : « Tu sais bien maman, que celui-là ne fera jamais comme tout le monde, qu’il nous réserve des surprises et qu’il nous rapportera peut-être la fortune en rentrant ; »
Dix ans d’exil !... comme c’est long.
Aussi, quand il se présenta à la Richerie, le visage garni d’une barbe opulente, personne ne le reconnut. Grande fut sa surprise et sa déception de ne trouver à la ferme qu’il avait quittée que des visages étrangers. « Les Veurger sont partis au Poirier-Chapelet depuis bientôt trois ans lui dit-on ; par les adeurcées, il n’y a pas bien loin, moins d’une demie-lieue. »
- Qui êtes-vous ? On ne vous connait pas.
- Regardez-moi, cher papa, chère maman ; j’ai fait comme l’enfant prodigue, mais je reviens vers vous, porteur d’une bonne et grande nouvelle.
- Je savais bien Ephrem que tu nous serais revenu. J’ai tant prié chaque jour pour ton retour. Mais quelle est donc cette heureuse nouvelle ? Lui dit sa maman.
- En cette belle Auvergne où je travaillais, il y avait une fertile vallée, la Galimondaine. Une voyante célèbre y habite à flanc de côteau ; elle a fait la fortune de toute la région ; j’ai voulu, moi aussi la consulter. « Mon garçon m’a-t-elle dit après avoir examiné les lignes de ma main, retourne chez toi et dis à tes parents que la fortune est à leur porte : un veau d’or est caché dans leurs terres à moins de deux pieds de profondeur. »
Le père Placide s’écria : « Quelle bonne affaire, cette année surtout où les loups qui étaient cachés vers les Morantignères nous ont mangé la moitié de nos moutons. »
Placide Veurger savait fort bien qu’à Pont-Rousseau, il y avait une voyante célèbre, la diligence de Beauvoir passait à sa porte, le voyage était facile.
Deux jours plus tard, la voyante était là : « Bien sûr, dit-elle, je vous ferai trouver le veau d’or, mais il faut m’aider, à jeun mes pouvoirs sont sans effet, et puis il faudra me remettre de l’argent que je fasse dire des prières. » La mère Veurger décrocha deux saucisses et deux boudins, coupa une tranche de jambon qui fumait dans la cheminée et mit le tout à griller sur la braise.
Le repas achevé, la dame reprit : « Rien ne réussit sans sacrifice, il faut noyer le coq dans la fontaine. Je l’emporterai pour examiner la rate qui me révèlera l’endroit de la cachette ».
La semaine d’après, la sorcière revint en disant : « le veau d’or est dans un fossé à mi-chemin entre le plus grand « diblin » et le plus petit « têtard ». On fit aiguiser les pics, les « pielles » et tous les hommes se mirent à l’ouvrage.
Au voyage suivant, la sorcière ne s’étonna pas de l’échec des recherches. « Le sacrifice n’a pas été assez important : c’est un mouton qu’il faut. »
La fois suivante, ce fut un cochon et ainsi de suite. Les bras se fatiguaient ; les outils s’usaient ; le travail de la ferme était négligé et les terres ne portaient plus de récoltes.
On approchait de Noël quand la dame revint ; elle reçut un accueil plutôt froid, les yeux s’ouvraient.
« Il faut, dit-elle, un sacrifice plus important » et, montrant du doigt la maison de la Gilarguère à deux pas, elle dit : « C’est celui qui demeure là qui vous empêche de réussir ; il faut le faire disparaître. »
C’en était trop, le sang de Placide ne fit qu’un tour, il appela son gros chien habitué à la chasse aux loups et le lança sur la sorcière qui ne dut son salut qu’à celui qu’elle voulut faire mourir. Alerté par les cris de la matrone, il avait volé à son secours et l’avait conduite à la diligence.
Dupé moralement, ruiné matériellement, Placide dût vendre meubles et cheptel ; on ne lui laissa que les lits.
Il se trouvait riche cependant d’avoir refusé de violer le principe divin : « Tu ne tueras point »... C’était Noël.
… Le vieux comte bourru, mais bon cœur, fit venir son ancien fermier et lui dit : « Après ce qui t’arrive, ne reste pas ici ; j’ai quelques actions à la corderie de Paimbœuf, je vais vous faire embaucher toi et tes gars ; mon cocher ira vous conduire ; en attendant prends ces cent écus pour parer au plus pressé. »
Un an après c’était encore Noël et une belle tempête ; un navire attendu à Paimbœuf avait été signalé en danger. Les Paimblotins étaient venus sur le quai voir s’embarquer les hommes de l’Étoile de Noël, bateau de pêche, qui s’en allaient au secours des marins en péril.
Grâce au sang-froid du charpentier du bord, qu’on ne connaissait que par son titre de compagnon « Paydret barbe d’or » qui n’avait pas hésité à descendre par un filin pour l’amarrer à l’Étoile du Nord, afin d’y faire descendre les autres, tout l’équipage fut sauvé et ramené à quai.
Dans la foule, un jeune homme demanda à un rescapé le nom de son bateau : Le Veau d’Or, lui fut-il répondu. Le sang de Placide se glaça mais il s’approcha cependant plus près ; dans l’homme barbu il avait reconnu Ephrem, son gars et il lui avait tendu les bras. Les autres dirent à Placide : « C’est lui qui nous a sauvés, laissez-le venir avec nous à l’hôpital de Paimbœuf où on nous attend. »
Le Père Veurger ne les écouta pas ; il avait maintenant un toit et il y ramenait l’enfant courageux.
Toute la famille autour de la bûche de Noël priait pour les marins en péril ; une assiette avec un peu d’eau bénite et une branche de romarin étaient là sur le foyer. Placide n’hésita pas ; pourtant dans cette période cruciale de sa vie, il en avait voulu à Dieu de ne pas avoir volé à son secours ; il prit le rameau, aspergea le feu, le tendit ensuite à Ephrem et il prononça ces mots :
"Mes enfants, croyez en Noël, ce gage d’espérance qui vous portera bonheur, mais ne croyez pas en le Veau d’Or qui, aussi bien à terre sur sur l’eau, réserve aux siens un triste sort."
C’était Noël
