Mémoires d’habitants > Portraits > Eloi Guitteny (1892-1981) > Le Père Eloi s’en est allé...

Le Père Eloi s’en est allé...

Les Historiens du Pays de Retz ont rendu hommage à Eloi Guitteny lors de leur manifestation du 3 juin 2011 à Saint-Hilaire. A cette occasion, son fils Marc a relu le texte qu’il avait écrit lors de sa mort en février 1981, texte publié dans Courrier de Paimbœuf.

Un juste

La mort du père Éloi nous enlève une grande figure du Pays de Retz et, avec ses enfants, beaucoup de ceux qui l’ont connu se sentent un peu orphelins. Témoin d’une époque qui voyait ses traditions dans un modernisme dangereux, il est resté jusqu’au bout de sa longue vie le gardien infatigable et passionné d’un humanisme généreux : c’était pour lui la seule réponse aux problèmes nés d’un progrès incontrôlable et souvent illusoire.
Car tel était le Père Éloi : un homme de grande culture qui avait su enrichir sa vie de travail par une grande élévation d’esprit puisée aux sources de la pensée.

Né en 1892, il s’est éveillé avec le siècle sur les haines et les décombres que les guerres, les révolutions, les soulèvements et les conflits religieux avaient accumulés, alors que beaucoup de nos dirigeants ne s’activaient qu’à entretenir un esprit de revanche.
Son père était mi-paysan, mi forgeron : c’était un bonhomme de grand cœur et de violent caractère. Jugeant son enfant trop fragile pour le mettre à l’enclume à la sortie de l’école communale, il l’envoie au collège de Machecoul. C’est là qu’il découvrira les charmes de la langue française et de la poésie : « Combien j’ai douce souvenance du joli temps de mon enfance... ».

Après le collège, il revient apprendre son métier à la forge paternelle ; c’était un ouvrier rigoureux, adroit et courageux. Il y reste le temps de se parfaire, puis, peut-être lassé du tempérament fougueux de son père et attiré par l’aventure, il entreprend à vélo son Tour de France : c’était le compagnonnage. « la malle à quatre nœuds » sur le porte-bagages, il suit un itinéraire qui le conduit à Chartres, au Puy, à Lyon, en Suisse.... Lors de cette expérience, il dira n’avoir rencontré que de bons patrons (il faut dire que les certificats qu’on lui remettait à chaque étape étaient tous élogieux)...

A la fin de cette aventure, les nuages annonçaient la plus grande hécatombe qui devait saigner nos villages : le régiment, la guerre, l’occupation... sept années hors du foyer. On s’en va jeune et l’on revient vieux de tant de souffrances partagées dans les carnages des batailles... Pendant ce temps-là, son père à chaque deuil s’en allait dans sa carriole, avec le curé, prévenir les familles de leur malheur... Dans le pays, il y en eut 70, l’équivalent de huit générations d’hommes.

Après ce temps d’épreuve dont il ne parlait guère, il revient au pays reprendre sa place au pied de l’enclume. Il fonde son foyer, monte sa forge et parmi ses concitoyens mène sa vie de travail, sans bruit, sans éclat, simplement comme disait Péguy en faisant bien tout ce qu’il devait accomplir.
Il s’occupe un certain temps des anciens combattants mais laisse ses fonctions dès qu’il s’ aperçoit de la main-mise politique sur ces associations qui sevraient de tremplin électoral à des candidats qu’il réprouvait. Il se passionne alors pour le Sillon. Il rencontre Marc Sangnier et s’enflamme pour les idées de ce chrétien éclairé qui ne voyait d’issue pour l’Église que dans une remise en cause de ses alliances poussiéreuses et périmées. Chaque fois qu’il le pouvait, il se rendait aux Semaines Sociales se nourrir aux sources des la Fraternité et de la Justice... Car c’est un aspect essentiel de sa vie, ce fut un juste.

Dans les moments les plus difficiles, il savait partager avec grandeur et respecter la dignité des autres. Il ne cédait jamais devant ce qu’il croyait devoir être défendu, cela dût-il lui mesurer son pain.

Un dur travail physique, ce métier sur le feu et à la force de bras... les longues heures au temps des grands travaux, dans la forge ouverte aux saisons, pour prolonger un matériel à la limite du possible... le partage de la gêne environnante... la famille qui grandissait... Et cependant, il semblait toujours aller de ses pas mesurés, plein de sagesse, faisant face à chaque jour, à chaque peine.

Les guerres l’avaient écœuré de l’esprit militariste. Les chicanes n’étaient pas pour lui ; c’était un non-violent, une façon de Gandhi, enseignant par la douceur et l’exemple. Quand certains travaux lui permettaient de dialoguer avec ses clients, il profitait de ces moments pour les aider à se surpasser. Que de livres a-t-il prêtés autour de lui !

Son amitié avec Georges Duhamel a pour origine une correspondance qu’il lui adressa sur ses écrits. Duhamel était un écrivain de grande renommée. Il avait aussi partagé les misères de la guerre qui lui avaient inspiré un très beau livre : Civilisation. C’est le même sens profond d’un humanisme menacé qui les fit si bien se comprendre, je peux dire « s’aimer », cette volonté de voir l’esprit dominer la matière alors qu’ils voyaient peu à peu le monde entrer dans le gigantisme industriel porteur de ses propres poisons.

Et puis revint la guerre... Comme disait le Père Éloi, « ce festin de privations qui conviait tous les Français » et qui n’était encore que le résultat de ses inconséquences.

Il faut reprendre le goût à la vie. Le Père Éloi se nourrit de plus en plus d’écrits qui vont illuminer sa pensée et, comme l’Évangile, servir d’assise à son comportement. A soixante ans, il se libère des responsabilités de sa forge, tout en continuant d’y travailler activement, pour trouver « la liberté des feuilles » dans ses jardins dont il partageait avec notre mère les plaisirs et les secrets.

Il n’a connu Cadou qu’à travers ses écrits. Il se passionna pour ce poète du terroir qui savait chanter si juste la vérité des saisons, les doutes de l’homme, les angoisses du soir, les pluies d’hiver sur « la campagne agenouillée ». Il l’avait tant appris et récité qu’ils faisaient ensemble de longues promenades dans « les chemins creux du monde entier ».
Son grand âge lui laissant plus de loisirs, il entreprit d’écrire un dictionnaire du patois local qui fut édité, puis un ouvrage sur la toponymie des lieux-dits portant sur toutes les localités du Pays de Retz. Il faisait à vélo tous ses voyages à la recherche de documents que lui procuraient les mairies. Lors d’une de ces démarches, ne songeant pas à l’heure, il fut tout simplement enfermé dans une maison commune et dut sortir par une fenêtre.

Enfin, dernier ouvrage édité, « La cavalerie de mon père », délicieux recueil de souvenirs d’enfance. Entre temps, il écrivait dans sur le Courrier de Paimbœuf ses chroniques de patois et de traditions locales.
Tel était le Père Éloi, homme complet partageant son être entre la part du corps et celle de l’esprit.

Nous ne dirons jamais assez la beauté de son jardin, des arbres qu’il savait tailler et former pour les mener à fruits, des planches à peine libérées, préparées pour la prochaine semence, des fleurs de toute nature qui chantaient les saisons.
Il allait toujours à la limite de ses forces. Dès qu’une secousse l’obligeait à changer de rythme, il reprenait son chemin sur un autre palier. On aurait dit que cette lassitude physique le libérait de la pesanteur et laissait la vie intérieure prendre le relais. Il se plaisait à citer Cicéron, glorifiant l’homme qui rendait à la Vie l’hommage de ses forces et de son temps.

Le Père Éloi s’en est allé, conduit par une foule d’amis dans ce beau cimetière dont il avait planté les pourtours et entretenu les accès jusqu’à cet automne. C’était une journée de soleil et toute cette nature qui portera bientôt le printemps, pour tout ce qu’il lui a donné, pourra célébrer sa mémoire à travers ses ramures et ses oiseaux.

Le Père Éloi s’en est allé... Quelques jours après sa mort, Hélène Cadou nous écrivait : "Éloi qui connaissait tant de mots, tant d’arbres, tant de poèmes, est notre mémoire et notre conscience."

Marc Guitteny

Répondre à cet article