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La longue procession des Rogations (1943)

Au Pays de Retz comme en beaucoup de régions, chaque matinée des trois jours précédant le jeudi de l’Ascension était consacrée à la procession des Rogations. Cette coutume s’est maintenue jusque dans les années 60.

Les processions accompagnées de chants et de psalmodies, de psuames, étaient destinées aux biens de la terre :

  • le premier jour, l’intention était de posséder une bonne récolte de foin afin que les animaux soient bien alimentés pendant la saison hivernale.
  • le deuxième jour était dévolu à la récolte de blé qui elle aussi devait assurer le pain quotidien.
  • et enfin le troisième était une demande beau temps pour les semailles de l’automne à venir.

Les processions les plus importantes étaient celles des deux premiers jours et passaient chez tous les marguilliers (ils étaient quatre) ainsi que dans les villages environnants. La troisième et dernière partait par l’allée du Bois-Rouaud, prenait à droite la route des Molins ; à la croix de Sauzou, il y avait un arrêt et une allocution car les fermiers des environs y avaient installé un petit reposoir ; le défilé remontait ensuite vers les bourg ; et au calvaire une messe était célébrée dans la chapelle.

Toutes ces processions partaient de l’église après une rapide messe vers 8 heures du matin. La plus longue fut celle de 1943.

En tête, les porteurs de bannières et de croix avaient à leurs côtés les sonneurs, tenant une cloche dans chaque main. Chaque cloche pesait 3 à 4 kg ; leurs tintements avisaient les gens du passage du groupe des participants à la procession, et épouvantaient aussi les jeunes animaux en liberté dans les champs.

Derrière les sonneurs les chanteuses : jeunes filles du bourg heureuses de prendre un bol d’air ; et derrière cette jeunesse à la voix fluette, d’autres chanteuses plus âgées, la coiffe bien droite, donnant de temps en temps un coup d’œil chargé de réprimandes si quelquefois...

Derrière ces chanteuses, le curé et ses choristes ; sans oublier le chantre des grandes et petites fêtes, et puis le groupe des participants : gens du bourg et des villages éloignés.

Cette année-là, la procession prit la route de Chéméré, puis à un peu plus d’un kilomètre, tourna à gauche vers le village de la Charpenterie, puis la Bourdonnais. Jusque là, tout allait bien. La route était belle, le chant des cantiques alternait avec la monotonie des psaumes ; de-ci delà, les choristes avaient un sourire pour un camarade surveillant un troupeau de vaches et qui, caché dans le lierre d’un chêne têtard, leur faisait des pieds de nez. Le curé, sans rien voir, jetait un œil par-dessus ses lunettes et rabrouait ses enfants de chœur. Plus loin, une chanteuse âgée lançait un regard réprobateur à un paysan qui, dans la haie buvait un petit coup à sa chopine et se roulait une cigarette pendant que son attelage soufflait un peu.

Passé la ferme de la Bourdonnais, les difficultés commencèrent. La procession emprunta le chemin qui relie la Davière des Landes à la Robinière puis celui des Champs proches. Au bout de ce chemin sans issue, le groupe traversa sur une petite distance prés et vignes et se retrouva sur le chemin des Clos neufs ; puis toujours à travers champs arriva au lieu dit, longea le chemin de Machecoul, puis toujours dans la direction de l’Ouest, s’engouffra dans le chemin de Beau-Soleil. Le groupe avançait cahin-caha, la bannière et la croix étaient plus souvent portées sur l’épaule que de façon normale. La sonnerie des clochettes avait des ratés ; le "derling, derling" n’était pas régulier. Et comble de malchance, les chaussures aux talons Louis XV s’enfonçaient dans les fondrières traitresses faites de cette glaise jaune et lisse, après l’évaporation de l’eau de surface, qui s’acharnait l’hiver à combler le vide existant entre les rayons des roues des véhicules.

Après ce cheminement malaisé, la procession emprunta, à droite, le chemin des Grandes Haies où le passe est plus facile ; il y avait bien quelques ronces qui accrochaient au passage une robe ou un jupon - ce qui provoquait un petit cri de surprise.

De ce chemin-là, le groupe soufflant et suant par le chemin de Prigny et celui de la Péronnerie arriva au village de la Tartouzerie et à la route. Quel soulagement d’arriver dans le monde civilisé à ce village possédant un petit calvaire. Un reposoir avait été édifié ; bonnes paroles du pasteur ; mais aussi et surtout réconfort matériel : café, vin, petits beurres et causette à mi-voix. Après un peu de repos, le groupe continua, toujours par la route, vers le village de la Milsandrie où un deuxième reposoir avait été installé par les gens du village. Là encore, la bonne parole mais aussi les rafraîchissements. Après cette pause, il fallait rejoindre Saint-Hilaire : encore quatre kilomètres de bonne route poussiéreuse. Après ce réconfort, les chants étaient moins monotones, les mines moins tristes.

Mais là-bas, au bourg de Saint-Hilaire, les paroissiens qui attendaient la procession commençaient à se poser des questions. On regardait sa montre. On jetait un coup d’œil à l’horloge du clocher. Comment se fait-il qu’ils n’arrivent pas ?

Et puis, tout à coup, vers les Barbussières, quelqu’un entendit la sonnerie bien scandée des clochettes et c’est un groupe poussiéreux, les pieds en compote, qui fit son entrée dans le bourg. Les vieilles chanteuses avaient redressé leur coiffe, les jeunes tapoté un peu leur jupe pour en chasser la poussière et le curé songeait que peut-être, on pourrait faire une procession plus courte car il était une heure passée et ils avaient parcouru environ douze kilomètres.

L’après-midi fut courte. Suivant ses occupations, chacun se reposa de son mieux. Les jeunes piquaient du nez dans la couture ; les vieilles lingères ne trouvaient pas l’amidon pour repasser les coiffes.

Longtemps on en a parlé dans les chaumières car ce fut la procession qui emprunta la plus grande distance à travers champs.

Cette photo a été prise en 1960. La procession avait fait halte dans la cour de Sauzou, l’année où Jean Lebreton était marguillier. On reconnait le curé Bernard, assis. Jean Lebreton, le porteur de bannière, à côté de ses parents. C’est Camille Bâtard qui porte la croix. Tout à gauche, Robert Boisiau, le chantre, et, dans le fond, des membres de la famille Coquenlorge, l’autre famille de fermiers de Sauzou.

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