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La lettre d’un "grognard" chaléonnais

Cette lettre dont je respecterai l’orthographe nous montre l’intelligence de ce garçon qui malgré son peu d’instruction sait imager son récit et nous transcrit ce que fut cette terrible bataille d’Essling qui dura deux jours, les 21 et 22 mai 1809.
Aucune autre nouvelle de ce soldat ne parvint à sa famille. De nombreux décès de soldats de l’Empire sont parvenus à la mairie, le sien jamais. Si bien que longtemps dans la famille on disait « Le tonton Jean reviendra. » Hélas non ! Pour lui comme pour tant d’autres ce fut la mort anonyme, sans médaille, sans ruban.
Sans cette lettre que voici et à laquelle je n’ajouterai aucun commentaire nous ne saurions qu’un soldat du Pays de Retz avait combattu si loin des siens.
Eloi Guitteny

Le texte de la lettre arrivée à Saint-Hilaire

Mon cher père,

Je m’empresse de vous écrire pour la deuxième fois sans avoir reçu de réponse. Je ne sais vraiment point à quoi attribuer la faute. Né en moins l’espérance me ranime et derechef, je vous demande de vos nouvelles qui me sont chaire tant qu’à moi épuisée par la fatigue d’une guerre indéfinie, sortant de faire une campagne cruelle depuis le 15 avril jusqu’au 10 juillet dernier. Nous nous sommes journellement battu.

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La bataille d’Essling
Tableau de Fernand Cormon

Mais le 21 et le 22 mai nous avons eu une affaire beaucoup épineuse qui a duré deux jours sans déposer nullement. Nous nous croyions tous perdu, les balles et les boulets tombai sur nous comme la grelle. Jamais il ne c’était vu une affaire si cruelle que celle-ci. Un grand nombre de mes brave camarades qui ont été tué et d’autres blessés. L’on faisait nombre de 3000 hommes les 21 et 22 mai. Aussi que moi suis été blessé à la jambe gauche, mais je suis bien guéri présentement et nous sommes présentement dans le pays d’Autriche cantonné jusqu’à nouvelle ordre.
Rien autre chose digne de vous marquer si ce n’est que j’ai reçut l’argent que vous m’avez envoyer. Veuillez ne point me laisser longtemps dans l’insertitude de votre part en me donnant générallement des nouvelles du pays et assurant mes respects à mes oncle et tante, cousin, cousine et à tout ceux et celles qui s’informeront de moi particulièrement mon oncle Pierre, mon parrain et à mon cher frère et à ma chère sœur. Je finis en vous embrassant ainsi que ma chère mère du plus profond du cœur.
Votre bon fils : Guérin La ville de Krems, au Nord de l'Autriche

Mon adresse est à moi :
Jean Guérin, soldat à la première compagnie du premier bataillon du 86e de ligne, 4e corps d’armée d’Allemagne, 4e section cantonné dans le pays d’Autriche à Crems en Autriche.

A Crems en Autriche, le 25 novembre 1809.

L’adresse de cette lettre était ainsi libellée :
N° 18 d’Allemagne à M. François Guérin, à Saint-Hilaire de Chaléons, canton de Bourgneuf, département de la Loire Inférieure à la Lé [1]

Voici ce qu’Eloi Guitteny a sauvé de l’oubli. Mais cette lettre pose tout de même un certain nombre de questions.

Jean Guérin pouvait-il écrire cette lettre ?

Jean Guérin savait-il écrire ? C’est assez improbable.
Il est né en 1785 à Saint-Hilaire. Il avait 4 ans au début de la Révolution et durant cette période agitée il n’y avait évidemment aucune école à Saint-Hilaire. Même si l’on peut éventuellement penser que le curé aurait appris à lire à quelques enfants, il a émigré pendant la Révolution et le jeune Jean n’a pas pu être scolarisé.

Dans sa famille, il y avait d’autres enfants nés de l’union de François Guérin et de Marie Boué qui s’étaient mariés en 1780 à Saint-Hilaire. Ils vivaient rue de l’Allée où ils étaient laboureurs. François Guérin travaillait avec son frère Pierre, marié à Louise Bouriau qui habitait au même endroit.

Le couple Guérin Boué a eu plusieurs enfants :

  • François né en 1782, mort en 1783
  • Jean, né en 1784, mort à 19 jours.
  • Jean, né en 1785, l’expéditeur de la lettre.
  • Marie, née en 1787
  • Hilaire né en 1788.
    Les deux derniers sont le frère et la sœur dont il parle à la fin de la lettre.

Marie s’est mariée à Saint-Hilaire en 1811 avec Louis Francheteau de la Richerie. Ses témoins étaient son frère Hilaire, 23 ans et son oncle Pierre. Ni l’un ni l’autre ne savent signer, pas plus que la mariée (pas étonnant !) ou ses parents.

Quand Hilaire se marie avec Anne Chauvet en 1819, il signe son nom. Il est le seul de la famille à le faire. Il a donc appris à calligraphier au moins son nom entre 1811 et 1819.

Il y a fort peu de chance qu’un soldat de l’année 1805, parti analphabète à l’armée, ait pu, entre 1805 et 1809, au milieu des champs de bataille ou pendant les marches épuisantes qui l’ont conduit à travers l’Allemagne et l’Autriche apprendre à s’exprimer fort correctement à l’écrit. On peut alors imaginer qu’il a eu recours au service d’un autre soldat. Dans la France de la fin du XVIIIe, il y avait des différences considérables pour la scolarisation entre la situation calamiteuse de l’Ouest de la France et celle, beaucoup plus avancée de l’Est. Dans les régions rurales de la Brie par exemple, tous les enfants allaient à l’école avant la Révolution, dans les petites écoles de village, où l’instituteur était un personnage important.

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L’acte de naissance de Jean Guérin, le 6 mars 1785.
Ni le père, ni le parrain, l’oncle Pierre, ne savent signer.

Il n’empêche....
Sur les bords du Danube où il se trouvait, Jean Guérin échangeait des courriers avec son père qui devait recourir lui aussi aux services d’un plus instruit que lui. Indépendamment des moyens, ils trouvaient l’un et l’autre la façon de se dire leur affection et cette lettre reste un témoignage émouvant. Jean Guérin n’a jamais revu Saint-Hilaire mais il ne l’a sûrement jamais oublié !

Notes

[1] (pour l’Allée)

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