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La lettre d’adieu d’un poilu de Saint-Hilaire, Georges Batard
Nous avons du mal à comprendre aujourd’hui l’attitude des kamikazes - souvent très jeunes - qui se portent volontaires pour la mort au Proche-Orient, en se faisant sauter au milieu de la foule. Notre civilisation a produit les mêmes errements quand des jeunes avaient été conditionnés pendant des années dans un esprit de revanche. L’éducation que nous donnons collectivement à nos enfants est décisive pour préparer un monde de paix.
Le texte ci-dessous est la copie intégrale de la lettre émouvante que Georges Bâtard, soldat pendant la guerre de 14, avait écrit à sa soeur à Saint-Hilaire. Cette lettre devait être expédiée s’il mourait au combat. Il ne se faisait pas d’illusion sur le sort qui l’attendait. Croyait-il complètement ce qu’il disait ou cherchait-il les mots pour consoler par avance les êtres qui lui étaient le plus cher ?

- Georges Batard
Des tranchées de la Ville-en-Bois (Aisne) le 5 avril 1915 (Samedi saint)
« Ma chère petite soeur chérie
Je t’écris ce soir, la veille du grand jour de Pâques que tu vas célébrer demain avec la famille dans notre cher petit pays. Je suis pour le moment dans mon gourbi, bien tranquille. Les boches nous fichent la paix et nous, nous attendons notre heure pour leur régler leur compte quand le moment en sera venu.
Je profite de cette accalmie pour t’écrire ces mots qu’on te fera parvenir s’il m’arrive d’être tué à la guerre. J’ai bonne confiance dans mon étoile mais on ne peut juger du lendemain.
Je suis à la tête d’une section que j’ai le devoir de conduire à la bataille dès que l’ordre m’en sera donné. Or il faut avant tout montrer l’exemple, pour que les hommes en me regardant se disent "Tiens, il n’a pas peur l’aspirant, c’est un poilu, allons-y" Eh dame ! si tu es à la place, c’est-à-dire en avant, tu es vite repéré, et v’lan, ça y est....
Eh bien, petite soeur, si je tombe ainsi ce sera très beau. j’aurai là une mort enviable. Tombé en pleine jeunesse au service de la France, quelle fin idéale. Je me rappelle qu’autrefois, sur les bancs du collège, je rêvais de pareilles folies, mourir pour mon Dieu ! Depuis, j’avais cru que ces sentiments là c’était bon pour des collégiens. Mais vois-tu, je suis toujours le même, toujours ardent, ne rêvant que plaies et bosses.

- La mère, Philomène Batard.
- La lettre aura-t-elle adouci sa souffrance ?
Ne pleure pas trop. Dis-toi bien que ton Geo n’a eu que de très hautes pensées en rendant l’âme et qu’il a donné son seul bien, sa vie, pour la cause de l’humanité la plus sainte de toutes.
Souvent, dans tes prières, tu penseras à ton Geo que tu aimais bien et qui te le rendait de ton son coeur. Tu consoleras notre chère Maman. Tu lui diras de porter bien haut le deuil de son fils qui est mort en pensant à elle. Qu’elle remercie Dieu d’avoir permis ce bonheur chez ses enfants et qu’elle ne regrette en rien de m’avoir donné à la patrie.
J’ai des petits neveux que je ne connais pas encore. Tu leur diras plus tard : "Oui, il y avait un Tonton tout jeune qui aimait beaucoup la vie et qui l’a donnée sans regret pour la France". Et les petits neveux ouvriront de grands yeux. Chers petits, je vous aimais déjà.
Je n’ai rien. Je ne possède rien. Tu brûleras tout ce qui ne rappelle pas les affections de la famille et mes autres papiers, je te les donne. Quelquefois, à l’église on annoncera une messe pour le repos de l’âme de ton Geo mort au champ d’honneur et cela comblera de joie notre cher Papa qui nous regarde de là-haut.
Adieu chère petite soeur, chère Maman et vous tous chers frères qui servirez à cette grande guerre, adieu.
Je vous embrasse de tout mon coeur, de toute mon âme. Rendez-vous dans l’éternité. »
Georges Batard

- La soeur et les neveux
- Marie-Josèphe Batard-Blanchard et ses deux aînés.
(Georges Batard, sous-lieutenant au 129e Régiment d’Infanterie a été tué à Neuville-Saint-Vaast dans la Somme le 25 septembre 1915, quelques mois après avoir écrit cette lettre. Son corps a été rapatrié à Saint-Hilaire et l’on peut voir sa tombe derrière le monument aux morts.)
Ci-dessous, un extrait du journal du 129e Régiment d’Infanterie relatant les bilans des pertes de ce régiment durant trois jours de combat, les 25, 26 et 27 septembre 1915 : Plus de 300 morts et disparus et plus de 400 blessés. Seuls les officiers sortent de l’anonymat et le nom de Georges Batard, sous-lieutenant, est visible en tête de la liste.


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