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Allocution de l’Abbé de Solesmes lors des obsèques du Marquis Jacques de Juigné (1951)
Ce texte met en évidence les relations étroites du Marquis avec l’église, sous-tendues par une foi profonde. Le Marquis y apparait comme un homme de fidélité aux valeurs de sa famille, la foi, l’attachement à la royauté et à la terre de France. Il est totalement décalé dans une République dont il est pourtant un des représentants élu et semble réfractaire aussi bien aux révolutions qu’aux évolutions. Le texte nous éclaire également sur le testament moral que lui avait transmis son père, décédé en 1893 alors qu’il n’avait pas 20 ans.
Texte de l’Allocution dans son intégralité. Seules les notes sont de la rédaction.
Nous recommandons à vos prières les fidèles trépassés en général, et en particulier Monsieur Jacques Leclerc, Marquis de Juigné, pour qui nous offrons à Dieu le Saint Sacrifice de la Messe, et dont le corps est ici présent en attendant les honneurs de la sépulture chrétienne.
En le recommandant à vos prières, si je m’abstiens, selon la règle diocésaine, de l’éloge funèbre, qu’il me soit cependant permis, en raison des liens particuliers qui ont existé entre nous, d’exprimer devant vous à celle qui a partagé sa vie pendant près de cinquante ans et qui le pleure avec les sentiments de la foi la plus forte et la plus confiante, à ses enfants, à ses petits-enfants, à toute la famille animée d’une égale foi, à vous tous, parents et amis qui entourent la dépouille mortelle, d’exprimer, dis-je, avec la reconnaissance émus de l’Abbaye de Solesmes, les sentiments d’estime profonde et d’attachement cordial que j’avais pour l’homme, si profondément chrétien dont la vie, tant au centre de la famille que dans son rayonnement extérieur, mérite de demeurer comme un modèle de fidélité.
Cette consigne de fidélité il l’a reçue des mains paternelles lui transmettant le patrimoine d’honneur de la famille, les principes immuables grâce auxquels il avait pu traverser la vie sans faiblesse. « Mets-toi, lui écrivait-il, avec l’amour de Dieu, au service des hommes ; tu n’auras rien à redouter de la justice éternelle. Deux principes se disputeront toujours le monde : le principe du bien avec l’armée du Christ ; le principe du mal, avec la troupe de Satan. Pas un acte, pas une parole, pas une pensée, pas un instinct n’échappera à l’influence de l’enfer ou du ciel ».
« Ne laisse pas asservir ta conscience au nom trompeur de la liberté ; ne laisse pas la morale civique détruire la religion révélée, celle de ton père, celle de tes ancêtres, celle que tu as appris à respecter et à aimer sur les bancs du catéchisme, celle que tu as reçue dans les eaux saintes du Baptême, celle pour laquelle tu renouvelleras tes vœux au jour cent fois béni de ta première communion, celle qui, du berceau, m’a conduit à la tombe, celle qui est partie d’un petit coin de l’Orient et s’est imposée à l’univers entier et dans les bras de laquelle j’espère m’endormir du sommeil du juste. »
Ainsi disait le testament laissé par son père Henri Leclerc, marquis de Juigné.
Il avait de qui tenir. Et il a su tenir. Fidèle à Dieu, à l’église, à son pays, à toute la tradition reçue. C’est le plus beau témoignage que nous puissions lui rendre : car cela n’est pas ordinaire en nos temps où tout est mis en question, même les choses les plus vulnérables. Quand, le père parti, il se trouva maître à son tour et chef de famille, il a saisi tout à coup le sens profond de l’œuvre continuée ; il comprit ce que c’est que « durer ». La « Maison », au grand sens du mot, personnifie pour lui les morts, les anciens de la race dont les portraits le regardent de leurs yeux éteints et à la fois vivants, dans leurs cadres vieillis, sous l’habit du soldat, dans les rangs du clergé, qui servaient leur Dieu, leur Roi et leur pays, ceux qui ont fait si noblement cette simple et belle action de succéder.
Et j’imagine que lorsqu’il contemplait les vieilles pierres – rajeunies tout en demeurant les mêmes à l’intention de ceux qui, à leur tour, vont continuer, - il lui semblait voir présentes ces générations solides et utiles, liées par le ciment de la tradition, dont l’outil n’embrasse d’un coup que le magnifique et puissant ensemble.
Il a su continuer – à la fois enraciné et ouvert au monde qui marche – dans le rythme vivant d’une existence qui n’ignorait rien, à côté des légitimes progrès du temps, des mouvements, hélas, si souvent désordonnés où nos contemporains se précipitent et dont il suivait les évolutions et les révolutions avec une âme attristée, parfois découragée, voire pessimiste à certaines heures, mais sachant toujours se relever et se redresser. Il gardait le regard clair et incisif, la caractère volontaire, parfois durci sous le coups des événements, la parole franche et sans détour, le jugement sain et droit, impitoyable du premier coup à toute déloyauté, poussant comme d’instinct au point juste d’une décision où les intérêts du pays lui paraissaient en jeu, n’hésitant même pas dans telle conjoncture historique à refuser son respect – ne disons pas aux personnes – mais disons aux choses quand se trouvèrent engagées dans des compromissions et des troubles les causes les plus saintes de Dieu et de l’Église. Alors, il ne tergiversait pas. C’est ainsi que dans « l’histoire des variations » de notre époque contemporaine, il a su garder envers et contre tout l’unité de pensée et de volonté, d’orientation et de direction, et par là, la vraie liberté qu’inspire précisément cette même et seule unité, et que s’altéra par la douloureuse retraite forcée dont il fut une des nombreuses victimes des passions partisanes déchaînées.
Cette épreuve lui fut douloureuse. Il ne dévia point de son idéal. C’est la grande leçon de sa vie. L’épreuve, il la porta avec « dignité », avec une âme fière et sans repentance, heureux d’offrir pour le vrai bien de son pays, dans l’honneur intact, le sacrifice d’une foi invincible dans ses destinées...
Ces destinées de gloire pour une France relevée et restaurée, il les avait entrevues et même crues acquises au cours et au lendemain de l’autre guerre, où il eut l’honneur de servir auprès d’un chef militaire de premier ordre et de mériter sa confiance. Hélas ! Il n’eut à souffrir que de ses déceptions, et cependant, tant que la voie du dévouement public ne lui fut pas fermée, il ne ménagea pas son concours, son expérience, son conseil désintéressé.
S’il n’a pas vue le triomphe de ses causes pour lesquelles il se donnait avec une passion généreuse, il a trouvé sa satisfaction dans le devoir accompli, à sa place, à son rang, dans le souci de l’ordre, - de l’ordre français – en un mot dans la fidélité au devoir d’état, toujours plein de gratitude – il me l’a souvent confié – pour l’éminent religieux dont s’est honoré pendant plus de vingt ans la chaire de Notre-Dame [1], et auprès de lui, il aimait à puiser, avec des amis et des hommes de sa trempe, de fortes leçons doctrinales sur les principes d’une saine vie publique.
Il avait le souci de voir juste et clair ; il n’a jamais cherché les honneurs ; il n’a jamais craint les blâmes ; il a été droit son chemin, parfaitement loyal dans ses luttes politiques, fidèle à la tradition qui l’honorait et qu’il honorait pour le bien de son pays. C’est ainsi qu’il a eu le sentiment très tôt que le bénéfice de son activité – une d’inspiration et libre d’expression – est entré pour l’augmenter et l’étendre dans le capital et le dépôt paternel dont il se trouvait enrichi dès sa jeunesse ; il a eu d’autre part la conviction intime que la retraite laborieuse au milieu des siens, dans le contact avec des amis fidèles, dans le dévouement aux intérêts de ceux envers qui il se sentait comptable, dans l’attachement à la terre, où il revenait et à laquelle il attachait les siens, ne l’a fait que mûrir pour les causes supérieures de sa foi et de sa vie chrétienne, où part des amitiés et des confiances monastiques de plus en plus recherchées, son âme s’est élevée, affinée, détachée de ce qui se passe, « spiritualisée » si je puis dire, se préparant ainsi, même au prix de grands renoncements, à la venue de Celui qui se complaît, avant tout, dans la fidélité de ses serviteurs à leur devoir d’état, et qui récompense cette fidélité en amenant peu à peu son serviteur sans secousse, par des détachements progressifs, à regarder de plus près l’Invisible, en attendant de se trouver devant Lui, face à face....
Vers ces hauteurs, Ad Alta, le portait son sens inné et traditionnel de la hiérarchie : Dieu premier servi : la fidélité à son Dieu, à la foi de son baptême comme le fondement, l’essentiel de sa vie, tout simplement, sans ostentation, comme sans rigueur pour ceux qui ne le pensaient pas comme lui, mais avec le souci d’exercer, parfois à leur insu, un apostolat discret, pour les amener à la vérité de la foi, la source unique de la paix humaine et chrétienne.
N’oublions pas qu’il a souffert cruellement. Ne fut-il pas un jour comme terrassé, par un grand deuil de famille [2] qui s’abattit sur lui et tous les siens, subitement, et où sa vie fut brisée ? Dans ces circonstances, il n’y a pas de consolations humaines, d’où qu’elles viennent, si elles ne montent pas plus haut que cette terre où tout nous échappe, jusqu’aux objets de nos plus grandes espérances en ce monde. Il a été de taille à le comprendre, encore que la blessure ne se fermât plus... Dieu l’a traité en ami pour lui apprendre qu’en Lui seul se trouve le refuge et la force par l’abandon de foi qui dépasse la résignation ; les âmes de race vont jusque-là, comme en ce moment ceux qui le pleurent lui-même. Ainsi, sans comprendre mais sans murmure, il resta fidèle et il continua la route de son pas solide, pesant et tout à la fois alerte comme celui du chasseur...
Je me reprocherais de passer sous silence ce qui me touche de plus près : il n’a fait qu’un avec sa mère, de vénérée et pieuse mémoire, dans la sauvegarde de notre lieu d’élection, car si l’Abbaye de Solesmes qui reprenait vie il y a trente ans, a été arrachée à une spoliation définitive, nous le devons à leur foi vigoureuse, à leur amour du bien, à leur attachement aux premières valeurs spirituelles, à leur haine du mal et de toutes les injustices [3] : à côté de celui de Madame Alix de Talhouet-Roy, Marquise de Juigné, son nom sera inscrit dans le nécrologe de l’Abbaye, pour redire aux générations de moines qui nous suivront notre profonde reconnaissance, celle que nous avons à cœur de traduire aujourd’hui dans la plénitude de l’Action la plus grande qui soit : le Saint Sacrifice de la Messe.
Il est rendu au-delà du voile. Et j’ai confiance que la Très Sainte Vierge Marie l’a reçu maternellement et présenté à son fils Jésus mitis et festivus, doux et festif. Envers elle aussi, sa fidélité s’est manifestée aux yeux de tous. N’assistait-il pas chaque année dans son sanctuaire de Lourdes, au Pèlerinage national, non en simple spectateur, encore moins en touriste, mais multipliant son dévouement auquel répondait celui de toute sa famille, dans la direction des Services hospitaliers ou dans ceux des brancardiers, et attentif à sanctifier chaque jour le Pèlerinage par la sainte communion, y puisant lumière et force. Ce sont des préparations que Dieu voit et retient pour les heures suprêmes. Aussi son agonie, dure et longue de quatre semaines, a été marquée du signe de la paix, sans impatience ni plainte, dans cette fidélité de foi, fortifiée par la grâce de l’Extrême-Onction, reçue en pleine connaissance, avant les fêtes de Noël, entretenue ensuite par le Saint Viatique dont il se montrait avide et qu’il recevait chaque fois que la crise qui l’emporta le lui a permis. Dernier exemple de fidélité, celui qui couronne tous les autres et le plus riche devant Dieu, le plus consolant pour sa famille.
« Il a précédé »... me disait simplement un de ses amis intimes, les larmes aux yeux. Oui, « il a précédé » : Proecessit ; il ne s’est pas éloigné. Non decessit. La mort c’est la vie qui continue pour lui, dans la Maison du Père, et, pour les siens, dans une attente de foi, d’espérance et de charité, la vie toute droite, pour le service de Dieu, de l’Église, de la terre de France, vers les hauteurs : Ad Alta, vers le ciel.
O Dieu, dont le caractère propre est d’être miséricordieux et de pardonner, nous vous supplions avec insistance pour l’âme de votre serviteur Jacques ; parce qu’il a espéré en Vous et qu’il a cru en Vous ; quia speravit et credidit ; qu’il soit en possession des joies éternelles.
Notes
[1] Il s’agit du R.P. Janvier qui viendra à sa demande prêcher à Saint-Hilaire pour la grande fête du Calvaire de 1935
[2] son unique fils, Henri, décède d’une pneumonie à l’hôpital naval de Malte en 1925
[3] Lorsque la loi du 9 décembre 1905, portant séparation de l’Église et de l’État, abroge le Concordat de 1801, le marquis de Juigné s’empresse d’acheter l’abbaye de Solesmes afin d’en préserver l’intégrité. Par l’encyclique Maximam gravissimamque du 18 janvier 1924, Pie XI autorise la création d’associations cultuelles (prévues par la loi de 1905) pour la possession des biens ecclésiastiques acquis depuis 1905. Le marquis de Juigné se hâte de faire toutes les démarches administratives nécessaires et dès 1926 les moines peuvent réoccuper leur abbaye de Solesmes.
